Lettres persanes

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Illustration du roman.

Lettres persanes est un roman épistolaire français du philosophe Montesquieu, paru en 1721 sans nom d'auteur et sous une fausse adresse à Cologne. En 1754, l'œuvre est enrichie de 11 nouvelles Lettres. Il est considéré comme l'un des textes fondateurs de la littérature et des idées des Lumières.

Une critique des mœurs de la cour sous Louis XIV

Le château de la Brede, où Montesquieu rédigea la majeure partie de ses œuvres.

Usbek, un riche persan d’Ispahan, homme cultivé et possesseur d’un important sérail, décide de faire un voyage en Europe. Accompagné d’un ami plus jeune et sans attaches, Rica, il met près de quatorze mois à traverser la Turquie, puis la Méditerranée, et arrive à Paris en mai 1712. Le lecteur n’est averti des aléas du voyage, puis des conditions du séjour (qui durera huit ans et demi), que par l’intermédiaire des lettres (161 en tout, datées de 1711 à 1720) que les deux persans échangent entre eux ou avec leurs compatriotes, soit restés en Orient (femmes et eunuques du sérail d’Usbek, amis, dignitaires musulmans) soit entre eux en résidence à Livourne, à Venise, en Moscovie.

Les 23 premières lettres concernent le voyage, elles induisent déjà un débat politique et religieux : l'« Histoire des Troglodytes », qui propose une fable sur les fondements du pouvoir, s’étend des lettres 11 à 24. La lettre 24 est la première de Rica :

« Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un mouvement continuel [...] Paris est aussi grand qu'Ispahan. Les maisons y sont si hautes qu'on jurerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. »

La même lettre présente le roi de France et le pape comme des magiciens capables de faire accepter n'importe quelle idéologie. Les lettres de Rica continuent avec l’évocation du théâtre (lettre 28), de l'Église chrétienne (lettre 29), et de la stupidité des Parisiens (lettre 30). À partir de là, Usbek et Rica se relaient pour parler de sujets divers et variés. La lettre 92, signée d'Usbek, apprend à Rica la mort du roi Louis XIV.

Le dernier tiers du livre est plus sombre. La révolte des femmes qui se préparait depuis le départ d'Usbek éclate dans les dernières lettres, on l'on découvre la mort du grand eunuque et l'intrigue avec Roxanne, la première femme d'Usbek, qui choisit le suicide. Le livre se clôt sur un défi de celle-ci :

« Oui, je t'ai trompé : j'ai séduit tes eunuques, je me suis jouée de ta jalousie, et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs. »

Une œuvre typique des Lumières

Le livre remporte un franc succès dès sa publication. Il faut dire que, pour la première fois en France, on présentait la question du gouvernement comme susceptible d’une approche rationnelle, non plus théologique mais scientifique. C’est déjà la démarche qui sera celle de De l’esprit des lois, vingt-sept ans après (1748).

Extrait

Le roi de France est le plus puissant prince de l’Europe. Il n’a point de mines d’or comme le roi d’Espagne, son voisin ; mais il a plus de richesses que lui parce qu’il les tire de la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre, et par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvaient payées ; ses places, munies, et ses flottes, équipées.

D’ailleurs ce roi est un grand magicien : il exerce son empire sur l’esprit même de ses sujets ; il les fait penser comme il veut. S’il n’a qu’un million d’écus dans son trésor, et qu’il en ait besoin de deux, il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux, et ils le croient. S’il a une guerre difficile à soutenir, et qu’il n’ait point d’argent, il n’a qu’à leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l’argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même jusqu’à leur faire croire qu’il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force et la puissance qu’il a sur les esprits.

Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t’étonner : il y a un autre magicien, plus fort que lui, qui n’est pas moins maître de son esprit qu’il l’est lui-même de celui des autres. Ce magicien s’appelle le Pape. Tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu’un, que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce.

Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre l’habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l’exercer, de certains articles de croyance. Il y a deux ans qu’il lui envoya un grand écrit, qu’il appela Constitution, et voulut obliger sous de grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y était contenu. Il réussit à l’égard du Prince, qui se soumit aussitôt et donna l’exemple à ses sujets. Mais quelques-uns d’entre eux se révoltèrent et dirent qu’ils ne voulaient rien croire de tout ce qui était dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont été motrices de toute cette révolte, qui divise toute la Cour, tout le Royaume et toutes les familles. Cette Constitution leur défend de lire un livre que tous les Chrétiens disent avoir été apporté du ciel : c’est proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l’outrage fait à leur sexe, soulèvent tout contre la Constitution ; elles ont mis les hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir de privilège. On doit pourtant avouer que ce mufti ne raisonne pas mal, et, par le grand Hali, il faut qu’il ait été instruit des principes de notre sainte loi. Car, puisque les femmes sont d’une créature inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent qu’elles n’entreront point dans la Paradis, pourquoi faut-il qu’elles se mêlent de lire un livre qui n’est fait que pour apprendre le chemin du Paradis ?

Bibliographie

Voir aussi

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