Cour itinérante

L'itinérance de la cour désigne le phénomène par lequel le centre politique d'un royaume n'est pas fixé de façon permanente, mais accompagne le souverain dans ses déplacements. Ce phénomène a souvent précédé la fixation d'une capitale. Il s'est parfois maintenu en parallèle du développement d'une capitale politique, économique ou administrative.

Les rois itinérants, peinture d'église médiévale, Dädesjö, Suède

En Europe de l'Ouest

Dans l'Europe de l'Ouest médiévale, la « cour itinérante » ou « royaume itinérant » a été la forme de gouvernement la plus courante. Unique forme d'exercice de la royauté existant en Europe de l'Ouest au début du Moyen Âge, elle l'est resté jusqu'au milieu du XIVe siècle, quand des résidences royales permanentes, capitales embryonnaires, commencèrent à se développer. Les hautes autorités politiques étaient suivies par les personnes composant le gouvernement du pays, le royaume ne possédant donc pas de centre permanent du pouvoir.

L'Allemagne médiévale est caractéristique de ce nomadisme du souverain. Elle ne fut toutefois pas la seule à être gouvernée de cette manière. Tous les rois médiévaux et leurs compagnons ont voyagé sans cesse d'un palais royal à l'autre. Une forme plus centralisée de gouvernance avait commencé à évoluer, pendant cette période, mais seulement lentement et progressivement. Paris et Londres ont commencé à se développer en centres politiques permanents vers la fin du XIVe siècle, quand Lisbonne a également montré des tendances similaires. L'Espagne n'avait pas de résidence royale permanente jusqu'à ce que Philippe II élève l'Escurial, situé à l'extérieur de Madrid, à ce rang. Les royaumes plus petits avaient un développement semblable, mais plus lent[1].

Cour itinérante allemande

Cette façon de gouverner un pays est particulièrement fortement associée à l'histoire de l'Allemagne, où l'émergence d'une capitale a pris un temps exceptionnellement long. Le régime itinérant allemand (Reisekönigtum) était, depuis la période des Francs et jusqu'à la fin du Moyen Âge, la forme habituelle du pouvoir royal, ou impérial.[2] Dans le Saint-Empire romain germanique, au Moyen Âge et même plus tard, les empereurs n'ont pas gouverné le royaume résidant tout le temps dans une résidence centrale permanente. Ils voyagent constamment, avec leur famille et beaucoup de courtisans, à travers le royaume.

L'empereur (et d'autres princes) régnaient de cette façon: en changeant constamment leur domicile. Le Saint-Empire romain germanique n'a même pas eu une capitale « embryonnaire ». Les résidences royales (impériales) médiévales étaient typiquement des palais construits par la Couronne, parfois des villes épiscopales. Les chemins suivis par la cour pendant les trajets sont habituellement appelés « itinéraires ». Les palais étaient notamment érigés dans des espaces accessibles et fertiles - entourés de dominions de la Couronne, où existaient des droits impériaux aux ressources locales. Ces palais royaux ont été répartis autour du royaume. La composition du cortège royal changeait constamment, selon la région traversée par la cour (et selon qui, parmi les nobles, rejoint leur maître pendant son voyage - ou lui prit de nouveau l'adieu).

Au cours d'une année, des distances impressionnantes ont été traversées. Les historiens allemands calculent par exemple, sur la base des lettres royales et chartes, que l'empereur Henri VI et son entourage en 1193 (entre le 28 janvier et le 20 décembre ) ont parcouru plus de 4000 kilomètres - traversant toute la région allemande. Une reconstruction des destinations donne l'itinéraire chronologique suivant: RatisbonneWurtzbourgSpireHaguenauStrasbourg – Hagenau – BoppardMosbach – Wurtzbourg – GelnhausenCoblenceWormsKaiserslautern – Worms – Haßloch – Strasbourg – Kaiserslautern – Wurtzbourg – SinzigAix-la-ChapelleKaiserswerth – Gelnhausen – Francfort-sur-le-Main – et enfin Gelnhausen de nouveau.

La cour itinérante et la capitale embryonnaire : Londres

L'Allemagne n'a jamais développé une capitale fixe pendant la période médiévale. Multizentralität (polycentrisme) est restée sa solution alternative : un État décentralisé où les fonctions gouvernementales n'ont jamais fini en un seul endroit. Cela est resté le cas, même au cours des premiers temps modernes.

L'Angleterre était très différente à cet égard. Le pouvoir politique central fut définitivement établi à Londres au milieu du XIVe siècle, mais la position exceptionnelle de Londres, comme le centre financier, était fermement établie plusieurs siècles avant cette époque. Un monarque comme le roi Henri II d'Angleterre (1133-1189) était évidemment attiré par la grande richesse de cette ville, mais il hésitait à s'y installer. Pendant son règne, Londres devenait aussi proche d'une centre économique que les conditions de l'âge ont permis. Mais sa prospérité même, et son autonomie libérale, rendirent impossible à Londres de devenir un lieu de résidence convenable pour le roi et ses courtisans - et empêchèrent les possibilités de Londres de devenir une capitale politique. Le roi voulait souvent être près de la grande ville; mais il revendiquait le même pouvoir de contrôler sa propre cour que les citoyens exigeaient pour gouverner leur propre ville. La seule façon d'éviter les conflits entre la juridiction royale et la juridiction municipale était que le roi devait rester absent de la ville. Il ne pouvait être dans la ville que comme invité, ou comme conquérant. En conséquence, il s'aventura rarement aller à l'intérieur des murs de la ville. Il s'est établi - pendant ces occasions - soit dans la Tour de Londres, soit dans son palais de la Cité de Westminster, juste à l'extérieur de la ville.

La cour royale anglaise, itinérante

Londres était le « leader naturel » parmi les villes anglaises. Pour contrôler l'Angleterre, il fallait que les rois contrôlent Londres d'abord. Mais Londres était trop puissant pour être contrôlé, et il a fallu des siècles avant que les monarques ne s'installent finalement là-bas. Ils ont essayé, en vain, de rivaliser avec les marchands de Londres (réduisant ainsi leur puissance financière) en faisant de Westminster un centre économique rival. Ils ont également essayé de trouver dans le Royaume un autre endroit approprié - où ils pouvaient déposer leurs archives, qui progressivement devenaient trop gros et lourds pour être transportés avec eux sur leurs voyages sans fin. York tend, en temps de guerre avec l'Écosse, à devenir une capitale politique. Mais la Guerre de Cent Ans commença contre la France, et le centre de gravité politique a été transféré à la partie méridionale de l'Angleterre - où Londres dominait totalement. Peu à peu, beaucoup des institutions de l'État cessèrent de suivre le roi dans ses voyages - et s'établirent définitivement à Londres: le Trésorerie, le Parlement, la cour. Enfin, le roi éprouva le besoin de s'installer définitivement à Londres, personnellement . Mais il n'a pas été possible pour lui de faire de Londres sa capitale qu'après avoir été assez puissant pour «dompter la métropole financière», et la transformer en un outil obéissant de l'autorité royale[3].

L'exemple historique anglais montre clairement qu'un centre «politique» n'évolue pas naturellement au même endroit que le centre «économiquement» le plus important dans un pays donné. Il a une certaine tendance à le faire, certes. Mais les forces centralisatrices et centrifuges se contrebalançaient à cette époque - en même temps que la richesse était à la fois attrayante et une force repoussante, vis-à-vis des dirigeants[4].

Paris et la cour itinérante française

Il existe des preuves écrites indiquant que Paris était considérée comme une capitale dès le XIVe siècle: la ville était «commune à tout le pays de la même manière que Rome» («civitas Parisius est patriæ communis velut Roma»), selon un écrivain de cette époque. L'administration royale avait commencé à se séparer de la personne du Roi, et à devenir stationnaire à Paris, antérieurement: au XIe ou au début du XIIe siècle. Paris était à cette époque déjà la ville la plus importante du royaume[5].

Contrairement à Londres, Paris n'était pas un centre financier dominant avant de devenir un centre politique. Tant que le pouvoir royal était faible en France (et que le pays était partagé entre des princes largement autonomes) l'importance du marché parisien restait limitée au niveau local, ou peut-être régional. La région parisienne n'a pas de matières premières ou de richesses propres. La signification économique de Paris réside dans sa situation géographique, à un carrefour de routes commerciales diverses. Paris était (et est) un «régulateur» des marchandises françaises, un lieu financier qui a attiré les produits d'autres régions du pays. Paris ne peut fonctionner de cette manière que si le reste de la France est contrôlé par la même autorité centrale que la ville elle-même. Si Paris était plutôt gouverné par un prince autonome, ce souverain utiliserait plutôt la ville comme «station de douane» - un obstacle au commerce, ce qui serait préjudiciable à Paris, et à la France elle-même.

L'antagonisme entre les rois et les marchands était donc moins perceptible dans l'histoire de Paris que dans l'histoire anglaise. Au milieu du XIVe siècle, Étienne Marcel - un dirigeant de l'administration municipale parisienne - tenta sans succès de gagner l'autonomie de la ville. Les mêmes ambitions ont encore survécu à la fin des années 1300, dans une certaine mesure. Mais au début des années 1400, Paris resta fidèle à Henri V malgré le fait que la plupart des Français soutenaient Jeanne d'Arc et sa rébellion. Les rois (tout comme les autorités républicaines des siècles suivants) ont certainement souvent rencontré la résistance et l'agitation à Paris, mais les Parisiens rebelles n'ont jamais lutté pour l'autonomie de leur ville.[6] Le pouvoir spirituel a causé des problèmes beaucoup plus graves à l'autorité royale sur Paris que les marchands parisiens[7].

Paris est habituellement considéré comme un cas de manuel de «ce qu'une capitale devrait être»: comme une métropole politique, financière, spirituelle et aussi démographique.[8] Mais Paris ne devint jamais la résidence la plus importante des rois.

Par exemple: François Ier (1494-1547) et sa cour n'avaient pas de lieu de résidence fixe. Les changements de résidence du roi peuvent être reconstitués, jour après jour, pendant les quarante ans de son règne, à partir des documents de la chancellerie royale. Nous voyons qu'il a rarement passé plus de trois mois au même endroit[9].

Les migrations constantes du roi François faisaient partie d'un mode de vie traditionnel. Les anciens monarques français n'étaient plus stationnaires que lui. Par exemple, en 1319, Philippe V le Long a changé de domicile quatre-vingt-une fois; en 1321, Charles IV le Bel est passé d'un endroit à un autre à soixante-trois occasions; en 1329, Philippe VI de Valois change de lieu de repos quatre-vingt-une fois. (La vie des ducs de Bourgogne, à la fin du XIVe siècle, comprenait un changement de demeure tous les deux ou trois jours - et Jean, duc de Berry, passa la moitié de ses jours dans la route.)[10]

La relation entre Paris et la cour itinérante n'est pas une question de savoir quand les monarques se sont installés personnellement dans la grande ville. Les rois français n'ont résidé de façon permanente à Paris que pendant des périodes comparativement courtes. Mais, depuis le Moyen Âge, le mécanisme politique et administratif du pouvoir («fonctions d'une capitale») y est basé.

Causes et avantages de la cour itinérante

La forme itinérante du gouvernement fut un ingrédient naturel du féodalisme qui a succédé à l'Empire romain de l'Antiquité, très centralisé. Dans l'Europe de l'Est, l'ancienne Constantinople a conservé les caractéristiques d'une capitale politique, plus que toute ville occidentale.

L'itinérance de la cour s'est maintenue en Europe de l'Ouest car elle permettait une meilleure surveillance du royaume. Le mode de vie nomade du roi facilitait le contrôle des pouvoirs locaux, renforçant la cohésion du pays et la cohérence de son administration. Le gouvernement médiéval fut longtemps un système de relations personnelles plutôt qu'une administration de zones géographiques. Par conséquent, le prince devait personnellement négocier avec ses vassaux[11]. La forme orale de gouvernement qui en résultait fut progressivement remplacée au long du Moyen-Âge par une forme de gouvernement documentaire basée sur la communication écrite, générant des preuves et des archives. Cette évolution a permis de rendre plus stationnaire le gouvernement des rois.

Au début du Moyen-Âge, les rois devaient aussi voyager pour répondre aux besoins financiers de la cour. Les moyens de transport et de production économique de l'époque ne facilitaient pas le train de vie de cour royales nombreuses dans un lieu fixe. Cet aspect économique semble néanmoins avoir été moins prépondérant que l'importance politique des voyages.

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Notes et références

  1. Une enquête générale sur la recherche dans Guenée 1971, pp. 195 etc. V. aussi Peyer 1964. Concernant les conditions en Belgique, v. Martens 1964. Concernant les conditions en Scandinavie, v. Orning 2008, Strömberg 2004 et 2013. Prague, v. Graus 1979. Espagne, v. Fernández 1981a, pp. 63, 77, 599, 601, 602, 605; Fernández 1981b, pp. 609, 617, 662. Lisbonne, v. Ribeiro 2003.
  2. Concernant les conditions en Allemagne, v. Aretin 1983, Berges 1952, Bernhardt 1993, Brühl 1968, Hermann 2000, Opll 1978.
  3. À propos des conditions en Angleterre, voir en particulier Tout 1934, et Jusserand 1921 pp. 83, 104, 108, 118.
  4. Braudel 1980 explique l'asservissement des villes, pp. 456-457.
  5. Timbal 1973. V. Aussi Ennen 1983. Ennen clarifie également le sens du mot «capitale».
  6. Les troubles ont généralement été des luttes de pouvoir concernant le contrôle politique de tout le royaume, qui se sont manifestés dans la capitale. Un exemple est la Fronde, qui a fait Louis XIV eternellement méfiant contre les Parisiens: le faisant résider hors de leur ville (d'abord à Saint-Germain, puis à Versailles). La révolution française de 1789 est un autre exemple.
  7. La meilleure explication à cela est, sans doute, le fait que Paris était un centre spirituel avant que le centre politique ne s'y établisse. Depuis le IVe siècle, Paris est un centre important de l'Église catholique, et des conflits sérieux ont donc eu lieu chaque fois que le monarque français n'a pas été catholique. (Le Massacre de la nuit notoire de Saint-Barthélemy en 1572 fut probablement le pire exemple: cette contradiction entre le centre politique et le centre spirituel fut enfin résolue par la conversion du roi Henri IV au catholicisme en 1593 sous le slogan «Paris vaut bien une messe».)
  8. La plus ancienne de ces quatre fonctions, la fonction spirituelle, est néanmoins plus importante que les autres. La position de Paris en tant que centre théologique, et plus tard scientifique, a également favorisé le pouvoir politique. Les rois français jouissaient d'un grand prestige parce que leur capitale était aussi un centre d'apprentissage. La fonction spirituelle a donc été promue par les rois, mais elle est largement indépendante de leur soutien. Le roi et la cour résidaient à Versailles pendant le Grand Siècle de la culture française, mais Paris restait le centre spirituel. C'est aussi principalement une métropole spirituelle que Paris a eu tendance à devenir la «capitale de toute l'Europe» (bien que sa proéminence politique et démographique ait également été remarquable parmi les villes européennes pendant certaines périodes de l'histoire). La force de la fonction spirituelle devient clairement visible si l'on considère combien la France est grande et si hétérogène aujourd'hui, et qu'elle l'était encore plus dans le passé; devenir la métropole culturelle inégalée d'un pays comme la France est vraiment une réalisation remarquable. Roloff 1952; Hammer 1983; Braudel 1986; Friedmann 1962; Gille 1962; Mousnier 1962; Samaran 1962.
  9. Ses voyages suivent une direction nord-sud sur presque tout le royaume français, de Guise au nord à Marseille au sud. Il voyageait souvent le long des grands fleuves. (Les voyageurs de ces jours dans une large mesure ont suivi les rivières, tant pour le transport sur leurs eaux que pour les routes sur les terres plates le long des berges.) Febvre 1962, p. 539-544.
  10. Boyer 1989; Stretton 1935.
  11. Bloch 1939, ch. IV:3.

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