Héraclius

Héraclius (en latin Flavius Heraclius Augustus), en grec Ηράκλειος (Hérakleios), né vers ou en 575 et mort le , est un empereur romain d'Orient de 610 à 641. Il est le fondateur de la dynastie des Héraclides qui régnera sur l'Empire pendant plus d'un siècle (610-711) .

Pour les articles homonymes, voir Héraclius (homonymie).

Héraclius
Empereur byzantin

Solidus à l'effigie d'Héraclius et de ses fils Constantin III et Héraclonas.
Règne
-
30 ans, 4 mois et 6 jours
Période Héraclides
Précédé par Phocas
Suivi de Constantin III
Biographie
Nom de naissance Flavius Heraclius
Naissance vers ou en 575
Cappadoce
Décès (66 ans)
Constantinople
Père Héraclius l'Ancien
Mère Epiphania
Fratrie Théodore
Épouse Fabia Eudocia
Martine
Descendance Constantin III
Héraclonas
Empereur byzantin

Le règne d'Héraclius est l'un des plus fondamentaux de l'histoire byzantine. Il intervient à un tournant de l'évolution de l'Empire. Dernier empereur de l'époque romaine tardive, il arrive au pouvoir en 610 au terme d'une rébellion dirigée par son père, Héraclius l'Ancien, contre l'empereur Phocas, qui a renversé et tué Maurice quelques années plus tôt. Toutes les premières années de son règne sont consacrées, avec la plus grande énergie, à une lutte à mort contre les Sassanides qui ont profité des désordres internes de l'Empire pour assaillir et conquérir ses provinces orientales, puis à menacer Constantinople avec l'aide des Avars dans les Balkans. Grâce à une habileté stratégique et diplomatique, Héraclius renverse progressivement la situation et parvient à reconquérir l'ensemble des territoires perdus, ainsi qu'à conclure la paix avec les Sassanides.

Néanmoins, il ne s'agit que du premier acte de son règne. Epuisé, l'Empire byzantin reste profondément affaibli et désorganisé sur ses marges orientales quand un nouvel adversaire apparaît. Dans les années 630, stimulées par une nouvelle religion, l'islam, les peuples de l'Arabie se lancent dans des conquêtes de grande envergure aux dépens des deux rivaux byzantins et sassanides, exsangues. Les Perses sont écrasés tandis que les Byzantins peinent à résister en Palestine et en Syrie. Héraclius tente de mobiliser une grande armée qui se fait vaincre à la bataille du Yarmouk. Bientôt, il doit abandonner définitivement toute la région aux Arabes, ainsi que l'Egypte, coupée du reste de l'Empire et qui commence à tomber au moment de sa mort.

Biographie

Les origines

Héraclius né vers 575 en Cappadoce. Il est le fils du patrice Héraclius l'Ancien, officier supérieur de l'armée de l'empereur Maurice (r. 582-602), d'origine arménienne[1], et de son épouse Epiphania. Si l'incertitude demeure sur les origines familiales d'Héraclius, c'est bien la racine arménienne qui reste la plus retenue par les historiens[2].

Héraclius l'Ancien sert longtemps dans les provinces orientales, près de la frontière perse (comme adjoint du magister militum per Orientem, puis à partir de 595 environ comme magister militum per Armeniam). C'est donc là que le futur empereur a ses racines et qu'il passe une grande partie de sa jeunesse. Il en retire aussi une bonne connaissance de la région, de sa géographie et de ses habitants, ce qui a pu lui servir dans les campagnes arméniennes qu'il mène contre les Perses au début de son règne[3]. Vers 600, Héraclius l'Ancien est nommé exarque de Carthage, l'un des postes les plus élevés de l'Empire[4] ; ce qui atteste de sa position d'homme de confiance auprès de l'empereur Maurice. L'historien Frédégaire rapporte qu'Héraclius le Jeune se livre à des combats contre des lions et des ours en Afrique, dans la tradition des jeux du cirque romains. Cependant, une telle assertion est difficile à vérifier et pourrait largement être romancée[5].

La rébellion

Un tournant intervient en 602, quand Maurice est renversé et tué à la suite d'une mutinerie de l'armée des Balkans dirigée par Phocas. C'est la première fois depuis plusieurs décennies qu'un empereur tombe à la suite d'un complot. Dans un premier temps, Phocas maintint dans leurs fonctions de nombreux responsables civils et militaires, dont l'exarque Héraclius l'Ancien, mais est rapidement en butte à leur hostilité plus ou moins déclarée et à plusieurs complots, qu'il réprime d'une façon de plus en plus sanglante. Surtout, l'empereur des Sassanides, Khosro II, profite de la situation pour envahir l'Empire, prétextant venger Maurice. Rapidement, Phocas est débordé et perd des positions en Orient, affaiblissant toujours plus sa position.

C'est dans ce contexte, en 608, que la famille d'Héraclius fomente une conspiration. Les raisons véritables derrière ce soulèvement sont difficiles à établir exactement. L'impopularité de Phocas est réelle, de même que la faiblesse de sa légitimité. Arrivé au pouvoir au terme d'un coup d'état sanglant, il ne s'est jamais imposé comme le dirigeant respecté de l'Empire. D'autant que sa violence et sa mauvaise gestion de l'Empire ne font qu'accroître son impopularité. Néanmoins, au-delà d'une rébellion guidée par le seul souci de l'intérêt général de l'Empire, des historiens, dont Kaegi, estiment que le clan d'Héraclius est aussi animé d'intérêts personnels[6]. L'Afrique byzantine est un lieu idéal pour une rébellion. C'est un territoire éloigné de Constantinople, qui n'est pas menacé par les Sassanides et qui disposent de ressources abondantes, suffisantes pour soutenir une armée et espérer s'emparer du pouvoir suprême[7].

Héraclius père et fils sont nommés consuls, probablement de leur propre initiative, ce qui représente un défi direct au pouvoir de l'empereur qui seul détient ce titre depuis de longues décennies[8]. Bientôt, l'Egypte leur est acquise grâce à l'intervention de Nicétas, le cousin d'Héraclius le Jeune, et des pièces de monnaie commencent à être frappées à leur effigie[9],[10]. Phocas est attaqué de toutes parts, y compris dans les Balkans où des incursions barbares menacent la souveraineté byzantine sur la région. Sa principale réaction est d'emprisonner Epiphania et Fabia Eudocia, la promise d'Héraclius le Jeune. Il envoie aussi son principal général, Bonosios, combattre Nicétas, sans succès.

Au printemps 610, Héraclius le Jeune prend la tête d'une flotte. Tout comme Nicétas, son armée comprend principalement des Maures et il est possible que son opération complète celle de son cousin en Egypte. Le trajet de son expédition n'est pas connu avec certitude. Il semble avoir fait étape sur plusieurs îles, dont la Sicile, ainsi qu'à Thessalonique mais sans garantie. En revanche, il finit par pénétrer dans la mer de Marmara sans rencontrer de résistance et positionne ses forces près de la capitale[11]. Il prend d'abord le port d'Abydos puis vainc une flotte loyaliste près du port de Sophia à Constantinople, avant de débarquer, le 3 octobre, près d'Hebdomon. La panique s'empare de Constantinople où les principaux soutiens de Phocas l'abandonnent l'un après l'autre, dont Priscus, chef des Excubites et des Buccelaires (des gardes impériaux). Dépourvu de troupes fidèles, l'empereur finit par être capturé par le patrice Probos qui l'emmène auprès d'Héraclius. Un bref échange est rapporté entre les deux hommes : « — C’est donc ainsi, de demander Héraclius, que tu as gouverné l’empire ? — Et tu penses, de répondre Phocas avec esprit, que ton gouvernement aurait été meilleur ? ». Héraclius ne tarde pas à le faire exécuter et à mutiler son cadavre[12].

Dès le 5 octobre, Héraclius est couronné comme nouvel empereur. Il est difficile de savoir si son père est alors encore en vie mais, quoi qu'il en soit, il décède aux environs de cette date. Juste après, Héraclius se marie avec sa fiancée, Fabia Eudocia. Nicétas devient préfet augustal de l'Égypte, dont il assure la loyauté au nouveau pouvoir. La principale résistance vient de Comentiolus, le frère du défunt empereur, qui commande une armée en Orient et se barricade à Ancyre. Il est finalement assassiné par un patrice du nom de Justin à la fin de l'année 610 ou au début de l'année 611[13],[14]. Si cette élimination conforte le trône d'Héraclius, la situation intérieure est demeure troublée. L'Empire a connu deux prises de pouvoir violentes en moins de dix ans, rompant avec une longue période de relative stabilité. L'autorité impériale s'en trouve nécessairement affaiblie, tandis qu'un peu partout dans l'Empire, des foyers de violence et d'agitation existent, en particulier dans les cités.

La guerre contre les Perses et la paix (610-633)

Défaites en séries (610-622)

De 610 à 628, toute l'énergie du nouvel empereur est concentré sur l'ennemi sassanide. La guerre, entamée en 602, constitue le paroxysme des guerres byzantino-perses, qui ont elles-même pris la succession de la rivalité entre Rome et le monde perse, d'abord dominé par les Parthes puis par les Sassanides. A la différence des précédents conflits, cette guerre est de grande envergure, elle mobilise tout l'appareil militaire des deux rivaux et conduisent à des pénétrations en profondeur dans le territoire adverse. L'Empire byzantin voit l'ensemble de ses provinces orientales menacées, jusqu'à l'Egypte et l'Anatolie. Plus largement, c'est l'appareil militaire byzantin qui est mis en péril par cette guerre. Affaibli conjoncturellement par le désordre interne au sein de l'Empire, il est aussi en déclin depuis la mort de Justinien. Les baisses d'effectifs ont fragilisé la capacité de l'armée byzantine a défendre des frontières étendues. A terme, cette guerre marque le début d'une évolution profonde de l'appareil militaire byzantin[15].

L'invasion des provinces orientales

Carte des campagnes militaires entre 611 et 624.

Sous Phocas, les Perses ont déclenché une nouvelle guerre contre les Byzantins, ce qui ravive la rivalité traditionnelle entre les deux pôles impériaux de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient. Ils profitent du désordre interne à l'Empire romain d'Orient et à la faiblesse du régime de Phocas pour progresser, sans rencontrer d'opposition sérieuse car les armées ont déserté les frontières pour participer aux luttes de pouvoir[16]. À l'avènement d'Héraclius, les Perses sassanides occupent déjà d'importants territoires appartenant à l'Empire (Arménie byzantine, Cappadoce, une partie de la Syrie) et leur progression se poursuit avec la prise d'Antioche le et celle d'Apamée le 15 du même mois ; Émèse se rend aux Perses en 611. Antioche, particulièrement, est entièrement pillée, une partie de sa population massacrée (dont le patriarche melkite Anastase II d'Antioche) et une autre partie déportée sur le territoire perse, répétant ce qui était déjà arrivé lors de la précédente prise de la ville par les Perses en 540. Il semble que Héraclius ouvre des pourparlers de paix à son arrivée au pouvoir mais il essuie une fin de non-recevoir. Khosrau désire vraisemblablement capitaliser sur son avantage et profiter jusqu'au bout de la fragilité byzantine[17].

Les Perses sont désormais en mesure de s'attaquer à l'Anatolie, une région jusque-là sanctuarisée et qui ouvre sur le centre de l'Empire byzantin. Ils assiègent Césarée de Cappadoce en 611. Le général Priscus est envoyé en renfort. S'il ne peut empêcher la chute de la ville, il assiège à son tour les Perses. Il reçoit la visite d'Héraclius, qui se déplace en personne sur le front, pour la première fois pour un empereur depuis des décennies[18]. Il semble que Priscus ait mal pris ce coup d'éclat[N 1] et prétexte une maladie pour ne pas le rencontrer, ce qui crée des tensions. Il est finalement rappelé en 612, d'autant que les Perses ont réussi à briser l'encerclement[19],[20].

La situation continue de se détériorer en Orient où les Sassanides peuvent facilement poursuivre leurs conquêtes. En 613, Héraclius prend de nouveau la tête d'une armée en direction d'Antioche mais il est vaincu et doit battre en retraite, tandis que la Cilicie chute dans la foulée. La Palestine est désormais isolée, d'autant que Damas est prise la même année, et Nicétas ne peut bloquer l'avancée ennemie. En 614, Jérusalem est assiégée et tombe rapidement. Le choc est immense, d'autant que les reliques n'ont pas été évacuées au préalable. Les Perses s'emparent de plusieurs d'entre elles, dont la Vraie Croix, qu'ils amènent chez eux, tandis que de nombreuses églises sont saccagées. Les pertes humaines sont elles aussi considérables, se chiffrant à plusieurs dizaines de milliers d'hommes, tués ou réduits en esclavage, dont le patriarche Zacharie de Jérusalem[21]. La prochaine étape sur la route des forces de Khosrau est l'Egypte. La riche province dirigée par Nicétas est attaquée en 618 par Shahrbaraz et conquise entièrement en quelques années. Il est possible que la population, en large partie monophysite, n'ait pas opposé une franche résistance car elle voit là une opportunité de se débarrasser de la tutelle de Constantinople, souvent hostile à leur doctrine religieuse. Dans tous les cas, la chute de l'Egypte est un désastre. Elle prive l'Empire de son grenier à blé et l'annone, la distribution de blé gratuite à Constantinople, disparaît dès 618[22].

Après la chute de Jérusalem, le général perse Shahin mène aussi une offensive en Asie Mineure, dévastant Ancyre, Sardes, atteignant même Chalcédoine, en face de Constantinople sur le Bosphore. Philippicos parvient à le distraire par une campagne vers l'est, qui oblige le général perse à se lancer à sa poursuite. Malheureusement, le vieux commandant byzantin tombe rapidement malade et décède peu après, ce qui prive Héraclius d'un de ses meilleurs chefs militaires[23].

Héraclius sollicite à nouveau la paix vers 614 ou 615, probablement après avoir rencontré personnellement le général perse Shahin quand il se trouve à Chalcédoine[24]. Là encore, sa tentative est un échec. Pourtant, selon l'historien Sébéos, Héraclius est prêt à reconnaître la supériorité de l'Empire perse et à se reconnaître comme vassal de Khosrau[25]. Cependant, les Perses persistent à ne pas reconnaître le nouvel empereur et emprisonnent les ambassadeurs. Il est probable que Khosrau, grisé par ses multiples succès, souhaite pousser son avantage le plus possible[26].

Déboires sur les autres fronts

Dans le même temps, la situation byzantine, déjà très délicate, commence à virer à la catastrophe car les ennemis de l'Empire assaillent les autres frontières de l'Empire. Dans les Balkans, la domination impériale est depuis plusieurs décennies menacée par des incursions répétées de divers peuples, principalement des Slaves. En 614, ils semblent avoir profité des défaites d'Héraclius en Orient pour s'attaquer à l'Illyricum. Ils s'emparent de Salone, capitale de la Dalmatie dont ils mettent la population en esclavage. Ce sont surtout les Avars qui mènent l'invasion et conquièrent Niš ou Belgrade. L'ensemble de la péninsule est livrée aux assauts de ces peuples avec des pénétrations jusqu'au Péloponnèse. Seules les cités les mieux fortifiées résistent comme Thessalonique, qui repousse deux sièges[27]. Militairement, les meilleures forces de la région ont été transférées en Orient, ce qui laisse le champ libre à ces envahisseurs. Enfin, un séisme frappe l'importante cité d'Éphèse, rajoutant certainement au sentiment d'une colère divine qui s'abat sur l'EmpireModèle:Sfn-Kaegi.

En Espagne, la petite province reconquise sous Justinien continue de perdre du terrain face au royaume wisigoth. Vers 615, le roi Sisebut s'empare de Malaga, ce qui réduit la domination byzantine sur la Bétique à sa portion congrue.

En Italie aussi, la situation était fort précaire : l'exarque de Ravenne Jean Lemigius (en) fut assassiné en 615 ; il fut remplacé par l'eunuque Éleuthère, qui fit exécuter les participants au complot contre son prédécesseur et parvint aussi à vaincre Jean de Conza, un rebelle installé à Naples. Mais, ensuite, en 619, il se proclama empereur et se dirigea avec son armée vers Rome où il voulait être couronné par le pape. Il fut assassiné par ses soldats avant d'y être parvenu, et sa tête fut envoyée à Héraclius.

Carte de l'Empire sassanide vers 620, représentant les conquêtes de Khosrau.

Dans une situation aussi critique, Héraclius aurait envisagé de transférer sa capitale à Carthage, mais il en aurait été dissuadé par le patriarche Serge Ier de Constantinople. Il est difficile de connaître le degré de sérieux de ce projet mais il illustre la précarité de la situation impériale dont la propre capitale semble désormais en danger[28],[29].

En effet, jusqu'en 622, les Perses continuent leur avancée vers Constantinople. La ville de Nicomédie chute probablement en 619 et l'île de Rhodes, base maritime importante, tombe en 622. Pour autant, l'armée byzantine maintient plusieurs positions en Asie Mineure et reste en mesure de perturber les opérations ennemies dans la région[30]. Quoi qu'il en soit, en 622, la position byzantine est très précaire. L'ensemble des régions orientales sont tombées, à l'exception d'une partie de l'Asie Mineure, les Balkans sont ravagées par les Slaves et les Avars et seules certaines cités parviennent à résister, l'Italie reste sous la menace des Lombards et Carthagène, dernière possession byzantine en Espagne, tombe aux mains des Wisigoths à cette période. Enfin, une épidémie de peste frappe l'Empire en 619, probablement importée par les envahisseurs perses, ce qui renforce le sentiment d'une colère divine qui s'abat sur l'Empire.

Le (mais certains historiens placent cet épisode en 617), une rencontre avait été prévue à Héraclée (en) de Thrace entre Héraclius et le khan des Avars, accompagnée d'une grande réception et de jeux : l'empereur avait besoin d'un traité de paix avec les Avars pour pouvoir se consacrer à la guerre contre les Perses. Mais il tomba dans une embuscade tendue par le khan, et ne put qu'avec peine se réfugier à Constantinople, s'étant défait de ses habits impériaux et de sa couronne pour passer inaperçu. Des milliers de Byzantins furent faits prisonniers par les Avars à cette occasion. Mais fin 623 ou début 624 un accord fut quand même conclu, prévoyant le versement d'une très grosse somme d'argent (200 000 solidi) et la livraison d'otages issus de la famille impériale aux Avars. Moyennant cet accord, Héraclius se crut en mesure de retourner faire la guerre aux Perses.

La contre-attaque (622-626)

Des mesures drastiques

A partir de 622, Héraclius change de stratégie. Alors qu'il est resté enfermé à Constantinople, à l'exception de quelques campagnes militaires infructueuses, il décide de passer à l'offensive. Depuis quelques années, il s'est concentré sur une reprise en main progressive de la situation. Du fait des pertes territoriales, les revenus fiscaux ont été profondément perturbés. Il en prend acte et fait battre une nouvelle monnaie en argent, l'hexagramme, sur laquelle est gravée l'inscription Deus adiuta Romanis (« Dieu vient en aide aux Romains »). De même, la follis, petite monnaie de cuivre, perd aussi de sa valeur, puisqu'elle passe d'un poids de 11 grammes à huit grammes[31]. Ces dépréciations du système monétaire byzantin permettent de mieux encaisser le choc économique[32]. Il diminue la solde des fonctionnaires, augmente les impôts et prend des mesures contre la corruption pour assainir les finances impériales. Sur le plan interne, il semble parvenir à concilier les factions urbaines que sont les Bleus et les Verts, facteurs de troubles importants depuis plusieurs décennies. Il réorganise une armée profondément perturbée par les défaites en séries. Dans l'ensemble, en dépit de la situation critique que connait l'Empire, aucune rébellion d'importance n'émerge. Enfin, Héraclius n'hésite pas à user de la fibre religieuse pour ranimer un sentiment de résistance. Profondément pieux, il multiplie les manifestations spirituelles. Pour autant, cela ne l'empêche pas de faire participer l'Eglise à l'effort de guerre. Du fait du manque de métaux précieux, il en fait récupérer partout où il peut s'en trouver, notamment sur les monuments ou les objets religieux qu'il fait fondre[33],[34]. Les autorités religieuses consentent à cet effort exceptionnel, qui prend la forme d'un prêt, au nom de la lutte contre un ennemi de la chrétienté. Certains historiens ont parfois parlé à cet égard de croisade, en raison de la dimension religieuse du conflit. S'il est vrai que Héraclius n'hésite pas à convoquer la religion pour motiver ses troupes et justifier ses décisions, des historiens comme Walter Emil Kaegi sont plus prudents. Ils estiment que le facteur religieux n'est qu'un aspect parmi d'autres d'un conflit plus large entre les deux superpuissances régionales[35],[36].

Parmi les mesures de réorganisation entreprises par Héraclius, Georg Ostrogorsky lui a attribué la création des thèmes, des circonscriptions civiles et militaires fondées en Asie Mineure et qui recouvrent la zone de garnison d'unités militaires spécifiques. Ce système, qui apparaît effectivement au VIIe siècle et devient la base de l'organisation administrative de l'Empire byzantin, se développe en réalité bien plus progressivement et sûrement après la mort d'Héraclius. Quoi qu'il en soit, les historiens modernes rejettent l'idée de la création des thèmes au moment de la guerre avec les Perses.

Une stratégie agressive

Carte des campagnes byzantines entre 624 et 628.

Au printemps 622, Héraclius est prêt à engager la contre-offensive. Il est parvenu à réunir un corps de troupes suffisant et à assurer la continuité du pouvoir à Constantinople. En effet, il prévoit de s'engager en personne à la tête de ses hommes. C'est le patriarche Sergius et le général Bonus, deux proches d'Héraclius, qui exercent la régence et veillent sur les deux jeunes fils de l'empereur[37]. Après un grand renfort de cérémonies religieuses, il quitte la cité impériale et fait voile vers l'Asie Mineure. Son objectif est d'y rallier des troupes, souvent dispersées. Si l'Asie Mineure a été dévastée par les armées perses, elle n'est pas réellement occupée par l'ennemi et différents corps d'armées subsistent, dont celles du magister militum d'Arménie. Durant plusieurs semaines, il regroupe des forces en Bithynie, qu'il soumet à un rude entraînement. En juin, il passe à l'offensive et se dirige vers l'Arménie où il vainc une troupe ennemie, avant de rencontrer l'opposition du général Schahr-Barâz, qui lui barre l'accès à la Perse. En août, il parvient à le vaincre. Si la victoire n'est certainement pas décisive, elle a un effet évident sur le moral des troupes[38],[39]. Néanmoins, l'empereur ne peut poursuivre son avantage. L'hiver arrive et les Avars ont repris leurs incursions dans les Balkans. Il laisse son armée hiverner en Arménie et se rend en Thrace en 623 pour rencontrer le chef des Avars. La négociation faillit tourner court quand les Avars tentent de tendre un piège à l'ambassade byzantine conduite par l'empereur en personne. Héraclius réussit à s'enfuir à temps tandis que les Avars dévastent la région à l'intérieur des Longs Murs, avant d'accepter la paix au prix de 200 000 solidus d'or[40]. Le sacrifice financier est d'importance pour un Empire exsangue mais il est nécessaire si Héraclius veut éviter une guerre sur deux fronts et transférer des troupes précieuses en Orient[41],[42].

A la Pâques 624, Héraclius est de nouveau en mesure de se rendre en Orient où les Perses ont durci les conditions de leur occupation des territoires conquis. Accompagné de sa femme et de ses deux fils, il mène son armée jusqu'à Dvin, une ville de Persarménie qu'il met à sac, après que Khosrau a de nouveau refusé toute négociation. L'empereur byzantin commence à dévaster l'Atropatène et menace la Mésopotamie perse. Khosrau se porte en personne à sa rencontre mais renonce à engager la bataille et préfère battre en retraite. Héraclius se lance à sa poursuite mais, l'hiver venant, il se replie sur l'Albanie du Caucase où l'armée hiverne et prépare une nouvelle campagne pour l'année suivante[43]. Cette fois, ce sont trois généraux perses (Shahraplakan, Schahr-Barâz et Shahin) qui doivent s'opposer à lui, chacun à la tête d'une armée différente[44]. Héraclius parvient habilement à éviter de les affronter regroupées et met en déroute les différents corps d'armées qu'il rencontre[45]. Cette guerre de mouvement dure toute l'année et, si Héraclius ne peut prétendre remporter de victoires décisives, il perturbe largement la stratégie des Sassanides qui n'arrivent pas à se débarrasser de cette menace sur leurs arrières s'ils veulent espérer poursuivre leur progression vers Constantinople.

Le tournant de 626

Illustration du siège de Constantinople issue de la chronique de Constantin Manassès.

Finalement, au début de 626, Khosro II force la décision et envoie Schahr-Barâz avec une armée pour attaquer Constantinople, et Shahin avec une autre, plus importante, contre l'armée d'Héraclius. L'empereur décide de revenir à Constantinople mais laisse son armée dirigée par son frère, Théodore, qui remporte l'affrontement contre Shahin, qui y laisse la vie. Cependant, Héraclius arrive trop tard pour espérer regagner Constantinople, désormais menacée directement par les Sassanides. La situation devient critique quand les Avars reprennent l'offensive dans les Balkans et réunissent une grande armée qui pénètre jusqu'aux murailles de Constantinople. La cité impériale est alors prise en tenaille. Heureusement, les Byzantins conservent la maîtrise des mers et bloquent les communications sur le Bosphore, ce qui empêche une bonne coordination entre les Avars et les Perses. Or, ces derniers, bloqués sur la rive asiatique, ne peuvent profiter de leur maîtrise de la poliorcétique, pourtant indispensable pour espérer prendre d'assaut une cité aussi bien fortifiée. En outre, Constantinople est défendue par une importante garnison de plus de 10 000 hommes, galvanisés par la ferveur religieuse du patriarche Sergius et qui repousse les différents assauts des Avars ainsi que les quelques tentatives d'attaques maritimes. En août, les Avars finissent par se retirer dans les Balkans. Quant à Schahr-Barâz, il est mis au courant[N 2] de la volonté de l'empereur perse de le mettre à mort en raison de son échec et rencontre Héraclius qui lui propose de faire défection. Le général sassanide accepte et conduit son armée en Syrie où il adopte une attitude attentiste. Pour Héraclius, le succès est d'importance. Il a sauvé sa capitale, vaincu l'armée perse de Shahin et privé Khosrau de son meilleur général, qui fait désormais figure de potentiel allié[46],[47].

La paix retrouvée (627-633)

L'offensive victorieuse (627-628)

L'empereur Héraclius reçoit la soumission du roi sassanide Khosro II (placage d'un crucifix. Champlevé sur étain provenant de la vallée de la Meuse, entre 1160 et 1170, conservé au musée du Louvre).
Héraclius décapitant Khosrau II, huile sur panneau de Jan de Beer, 24 × 42,5 cm, Paris, musée du Louvre, don de la Société des Amis du Louvre.

En 627, Héraclius peut entamer une nouvelle campagne aux confins de son empire, auréolé de ses succès de l'année précédente. Il se rend en Lazique, une région frontalière du Caucase où il réunit à nouveau ses troupes. Il a aussi entrepris de reprendre les négociations avec les Göktürks, un peuple turcophone situé au nord du Caucase. Ils représentent un allié de choix dans la lutte contre les Perses, pour renforcer les effectifs de l'armée byzantine et espérer remporter la décision. Une rencontre est organisée entre l'empereur et le kaghan des Göktürks qui débouche sur une alliance. Elle ne tarde pas à démontrer tout son intérêt. Les Göktürks lancent un raid contre le territoire des Sassanides et, en coordination avec les forces byzantines, prennent d'assaut la cité de Tiflis qui tombe en 628. Héraclius profite de l'opportunité et pousse son avance jusqu'en Mésopotamie. Il bénéfice de renforts qui l'autorisent à maintenir son offensive en dépit de la défection des Gökturks. Cette fois, il fait fi de l'hiver qui arrive et se présente devant Ninive en décembre[48]. Là, l'armée perse dirigée par Rotchvēhān parvient enfin à l'intercepter et une bataille décisive s'engage, que les Byzantins remportent. Les Sassanides sont contraints à la fuite, Khosrau se barricade dans sa capitale tandis qu'Héraclius met à sac l'importante cité de Dastagird. Malgré ces défaites en séries, Khosrau persiste à refuser la paix. Héraclius s'avance alors jusqu'aux portes de Ctésiphon mais les inondations en cours l'empêchent de lancer un assaut. Il préfère se replier sur Ganzak, non sans piller les campagnes ennemies. Dans le même temps, le pouvoir perse, en pleine désorganisation, commence à se déliter. Khosrau, qui cherche à anticiper sa succession, prévoit de couronner son fils cadet, Mardânshâh mais il est renversé et exécuté par son fils aîné, Kavadh II, en février 628[49].

Le nouveau shah ouvre immédiatement des négociations de paix qui actent le retour au statu quo ante bellum, la libération des prisonniers et la fin des hostilités[50]. Néanmoins, le retour à la paix est difficile. La Syrie, l'Egypte et la Palestine sont toujours détenues par Schahr-Barâz, qui n'est pas pressé de les céder au pouvoir byzantin. Dans le même temps, Kavadh décède en septembre et est remplacé par Ardachîr III. Finalement, en juillet 629, Héraclius rencontre le général perse, qui accepte de libérer les territoires occupés et de rétrocéder la Vraie Croix aux Byzantins, en échange du soutien d'Héraclius à sa prétention au trône sassanide et au retrait des troupes byzantines de Mésopotamie. Pour Héraclius, il s'agit alors de profiter de l'instabilité du pouvoir chez son adversaire pour s'assurer de l'application du traité de paix. En l'occurrence, il ne faut que quelques mois à Schahr-Barâz pour faire assassiner Ardachîr avant d'être lui-même éliminé par Khosro III en juin 630[51]. Dans l'intervalle, Héraclius réoccupe les provinces perdues et ramène la Vraie Croix à Jérusalem en grande pompe en mars 630. C'est la première fois qu'un empereur byzantin se rend dans la Ville Sainte et sa venue s'entoure de tout un cérémonial. Enfin, il prend le temps de consolider la Mésopotamie byzantine et supervise, avec l'aide de son frère Théodore, le retrait des troupes perses avant de rentrer à Constantinople, probablement au milieu de l'année 631, avec un nouveau triomphe[52]. En 630, l'Empire a donc enfin retrouvé la paix et ses frontières d'avant la guerre. Dès 629, Héraclius s'est rendu à Constantinople où il a joui d'un triomphe dans les rues de la ville. Plusieurs reliques de premier plan, comme la Sainte Lance ou la Sainte Éponge ont aussi été ramenés dans la cité impériale par Nicétas le Perse, le fils de Schahr-Barâz, en application de l'accord conclu entre les deux anciens ennemis.

Les raisons du succès

Au terme de la guerre contre les Perses, Héraclius est donc parvenu à complètement retourner la situation militaire. Alors qu’il est aux abois quelques années après sa prise du pouvoir, il sort du conflit victorieux. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce succès. Tout d’abord, les Perses se sont sûrement retrouvé confrontés à une extension trop grande de leurs lignes de communication et à des difficultés logistiques face au contrôle de pans entiers de nouveaux territoires. A cet égard, il n’ont jamais réussi à complètement soumettre l’Anatolie, ce qui a permis à Héraclius de s’en servir comme base de sa reconquête.

Héraclius a aussi procédé à une profonde réorganisation de son Empire et a pris des mesures d’exception, déjà citées, pour assurer le financement de ses opérations militaires. Surtout, il a eu l’audace de quitter Constantinople pour mener des opérations aux confins de son Empire, dans la région du Caucase qu’il connaît bien depuis son enfance et dont la géographie tourmentée a pu lui servir favorablement. En tant que tel, il ne remporte que peu de victoires décisives. Sa réussite repose moins sur des dons militaires que sur une capacité à une forme de guérilla ou de guerre de mouvement qui profite de la division et des errements du commandement perse. Il parvient toujours à faire planer une menace sur l’arrière de l’ennemi, ce qui empêche ce dernier de lancer une offensive générale contre le cœur de l’Empire byzantin. Enfin, son habilité diplomatique est notable, notamment dans sa capacité à engager des alliés de poids à la fin de la guerre. Walter Emil Kaegi met en exergue la capacité d’Héraclius a exploité les opportunités qui se présentent à lui et à user de tous les moyens à sa disposition, y compris non militaires, pour faire tourner une situation en sa faveur[53].

Pour autant, ce succès ne doit pas masquer une réalité palpable. L’Empire est épuisé par trente ans de guerres et de troubles internes. Des régions entières ont échappé au contrôle de Constantinople et sont complètement désorganisées, les finances sont au plus bas et l’armée, quoi que refondée, fragile et exsangue. Si le pouvoir personnel d’Héraclius en sort renforcé, une nouvelle épreuve l’attend face à laquelle ses forces semblent trop faibles.

L'empereur byzantin peut désormais se consacrer à la reconstruction et à la stabilisation de son Empire meurtri. La guerre contre les Perses a eu le mérite de légitimer son pouvoir puisqu'il apparaît en sauveur de l'Empire. Walter Kaegi voit dans cette brève période de paix un moment lors duquel tout semble possible pour Héraclius. Il s'occupe de rembourser l'Église à la suite des efforts qu'il lui a réclamé pour financer la guerre et se penche sur les dissensions religieuses toujours existantes. Les provinces orientales sont en effet largement concernées par divers doctrines chrétiennes en rupture avec les canons en vigueur, dont le monophysisme, largement professé en Syrie, en Palestine ou en Egypte. Héraclius a pu, à l'occasion de ces nombreux déplacements en Asie, être directement au contact de ces populations et souhaite résoudre le schisme qui existe. Il est aussi attentif à stabiliser des finances publiques largement perturbées. Il démobilise une partie de son armée pour diminuer les dépenses militaires et s'occupe de rétablir les institutions qui ont pu disparaître de certaines régions. Son ambition n'est alors pas de révolutionner l'organisation administrative de l'Empire, mais bien de la restaurer[54]. En outre, il est confronté à des mouvements de population importants et à un afflux de réfugiés du fait des troubles profonds qui ont affecté les régions orientales.

Dans les autres régions de l'Empire, l'action d'Héraclius est plus limitée. Seule l'Afrique byzantine a échappé aux affres de la guerre. Il ne peut que constater la disparition de l'Espagne byzantine, même si l'Empire tient encore Septem sur la rive africaine du détroit de Gibraltar. Dans les Balkans, la situation est difficile. Les campagnes ont été dévastées par les Avars et s'ils ne se sont pas installés au sud du Danube, la souveraineté byzantine sur la péninsule est limitée. Des sklavinies (principautés slaves) commencent à se former, en particulier sur la côte dalmate où seules quelques cités sont encore tenues par le pouvoir impérial[55]. Aucune tentative sérieuse n'est lancée par Héraclius pour rétablir l'ordre dans cette région, probablement par manque de moyens et de temps. En outre, il rechigne peut-être à détacher des troupes d'Asie dans les Balkans, au risque de susciter une mutinerie. Dans tous les cas, la question balkanique n'est pas dans ses priorités[56]. Néanmoins, il parvient à affaiblir l'hégémonie des Avars en collaborant avec certains groupes slaves, dont les ancêtres des Croates et des Serbes qui obtiennent le droit de s'installer entre la Drave et l'Adriatique. Héraclius ne parvient toute fois pas à les christianiser. Il soutient aussi la rébellion des Onogours dirigés par Koubrat, qui crée ce qui est appelée l'Ancienne Grande Bulgarie au détriment des Avars[57],[N 3]. En définitive, le règne d'Héraclius marque un tournant dans la maîtrise byzantine des Balkans qui se réduit fortement voire disparaît dans certaines régions, comme nord de l'Illyricum. A terme, cette évolution favorise la séparation entre l'ancienne partie occidentale de l'Empire romain, notamment le nord de l'Italie, de culture latine et l'Empire romain d'Orient, de culture grecque[27].

La conquête arabe

En 634, Héraclius a autour de soixante ans, un âge avancé pour l’époque. Alors qu’il a enfin stabilisé son Empire, une nouvelle menace apparaît en Palestine. En Arabie, alors que Perses et Byzantins s’opposent dans une guerre à grande échelle, l’islam apparaît dans les années 620, porté par le prophète Mahomet. Cette nouvelle religion est à l’origine d’une unification progressive des nombreuses tribus arabes de la péninsule arabique. Celles-ci sont depuis des siècles en relation avec les mondes romains et persans mais, au-delà de quelques incursions frontalières, elles n’ont jamais été en mesure de contester l’hégémonie de ces deux empires. Désormais, porté par un esprit de conquête, le Djihad, elles se lancent à l’assaut du Moyen-Orient. La première rencontre entre les Arabes musulmans et les Byzantins semble intervenir dès 629, alors qu’Héraclius s’apprête à se rendre à Jérusalem. La bataille de Mu'tah est remportée, non sans mal, par les Byzantins qui repoussent l’incursion des Musulmans mais il ne s’agit que d’un premier avertissement. En outre, les Musulmans s’assurent d’une influence grandissante sur les tribus arabes frontalières de la Palestine, dont les Ghassanides, qui sont des alliés traditionnels de l’Empire byzantin.

C’est surtout à partir de 633-634 que les Musulmans sont en mesure de passer à l’offensive à grande échelle, sous la direction du premier calife, Abu Bakr. Ils attaquent tant les Sassanides que les Byzantins. En ce qui concerne les premiers, la crise qui a résulté de la fin de la guerre byzantino-perse a gravement fragilisé les structures de l’Empire, qui s’effondre en quelques années, puisque Ctésiphon tombe dès 637. Du côté des Byzantins, les défaites ne tardent pas à s’accumuler aussi. Entre 634 et 637, Héraclius reste à proximité du front, dans la région d'Édesse. S'il ne s'investit pas personnellement dans les campagnes militaires comme contre les Sassanides, il est certainement bien informé de l'évolution de la situation, qu'il tente tant bien que mal de gérer. Dès février 634, les troupes de Palestine sont vaincues. Héraclius envoie son frère contre ce nouvel envahisseur mais il est lui aussi battu au cours de l’été, lors de la bataille d'Ajnadayn[58],[59]. Cette défaite ouvre la voie à une conquête progressive de la Syrie et de la Palestine. Damas et Emèse tombent dans les mois qui suivent, ce qui menace à nouveau l’hégémonie byzantine dans la région. En 636, Héraclius décide de réagir avec énergie. Il rassemble une grande armée dirigée par plusieurs généraux, dont Vahan semble le commandant en chef. En août 636, elle rencontre les forces musulmanes dirigées par Khalid ibn al-Walid et, après plusieurs jours de combats, elle est écrasée. La déroute est complète, Vahan est tué et les force survivantes contraintes de se replier en Anatolie. Le choc est immense pour l’Empire byzantin qui a jeté ses principales forces vives dans la bataille. Héraclius, désarçonné, n’a plus d’armée à opposer à l’envahisseur et préfère se replier en Asie Mineure, derrière les monts du Taurus. Il va jusqu'à ordonner la destruction de Mélitène et pratique la politique de la terre brûlée en Cilicie[60]. Il rapatrie la Vraie Croix et préfère envoyer les quelques renforts dont il dispose pour protéger l'Égypte[61]. Le reste de la Syrie et de la Palestine est alors livré aux conquérants qui prennent Antioche et Alep en 637, puis Jérusalem[59]. A partir de l’année 639, c’est la Mésopotamie byzantine qui est prise d’assaut avec la chute d’Edesse et, dès l’année suivante, l’Egypte est assaillie. Dans un premier temps, le gouverneur Jean leur oppose une féroce résistance et le calife Omar ibn al-Khattâb doit envoyer des renforts. Finalement, les Byzantins sont vaincus en juillet 640 à la bataille d'Héliopolis qui ouvre la voie à la conquête de la province. Le patriarche d'Alexandrie, Cyrus de Phase, réussit bien à négocier une trêve mais il est désavoué par Héraclius quand il vient lui présenter l'accord à Constantinople. Quand Héraclius décède le 11 février 641, les Musulmans ont repris leur progression et s'apprêtent à submerger l'Égypte[62].

La rapidité de la progression musulmane est spectaculaire. Elle s’explique par la désorganisation de provinces déjà conquises quelques années plus tôt par les Sassanides et dont le système défensif est fragile. Il a souvent été expliqué que les populations locales, qui se défient de Constantinople et de son autoritarisme religieux, ont peu résisté et ont vu dans les troupes musulmanes, si ce n’est des libérateurs, au moins un moindre mal. S’il n’est pas impossible que la loyauté des provinces orientales à l’Empire byzantin est relativement réduite en raison des dissensions religieuses et des troubles liés à la guerre byzantino-perse, elle ne peut expliquer à elle seule la chute de régions entières en quelques années. Depuis plusieurs années, des mouvements de population non négligeables ont lieu au Proche-Orient avec l'arrivée progressive d'éléments arabes dans les cités byzantines et le départ de populations grecques, à la suite de l'invasion perse notamment. Cependant, l'explication fondamentale de l'effondrement byzantin s'explique avant tout par l'épuisement de son appareil administratif et militaire. Le constat est encore plus net chez les Sassanides qui sont sortis plus affaiblis de la longue guerre de 602-628, en raison de l'instabilité chronique qui règne au sommet de l'Etat après la mort de Khosrau II. Les Byzantins sont incapables de s'organiser efficacement face à un adversaire mobile et déterminé, qui sait parfaitement opérer dans les terrains arides du Proche-Orient. En outre, les alliés arabes des Byzantins, notamment les Ghassanides qui protègent les marges désertiques de la Palestine et de la Syrie, sont rapidement incorporés dans les armées musulmanes, ce qui affaiblit la défense byzantine. L'écroulement total des Sassanides à partir de la bataille d'al-Qadisiyya en 636 et la chute de Ctésiphon en 637 ne fait qu'empirer la situation puisque les Musulmans peuvent masser l'essentiel de leurs forces contre les Byzantins, ce qui explique la chute rapide de l'Égypte à partir de 639. Enfin, l'ampleur de la défaite de Yarmouk prive tout simplement Héraclius des moyens militaires nécessaires pour soutenir les forces locales qui sont abandonnées à elles-mêmes. En faisant le choix de se replier dans l'Asie Mineure, il répète en quelque sorte le scénario de conquête sassanide. Il se concentre sur la défense du centre territorial byzantin, plus facile à tenir mais cette fois, il meurt avant d'avoir été en mesure de lancer une reconquête qui, de toutes les manières, aurait été difficile à envisager.

Sur un plan personnel, l'invasion musulmane plonge Héraclius dans un profond désarroi. Âgé, il n'a plus l'énergie de s'opposer à ce nouveau défi, dont il considère qu'il s'agit d'une vengeance divine à son endroit, du fait notamment de son mariage adultérin avec sa cousine Martine. Warren Treadgold estime qu'il aurait pu réagir plus vivement à l'invasion musulmane en rassemblant des forces éparses, comme il l'a fait contre les Sassanides en 622-623[63]. Il préfère se replier et se réfugie dans le palais de Hiéreia, sur la rive asiatique du Bosphore et refuse de prendre le bateau pour rallier Constantinople. Il semble atteint d'une peur panique de la mer et, plus largement, de troubles du comportement. Walter Kaegi émet l'hypothèse d'une forme de stress post-traumatique mais précise aussi qu'il est impossible d'en avoir la certitude, de même qu'il est difficile d'affirmer que Héraclius n'est plus en pleine possession de ses moyens[60]. Il se dispute avec son frère Théodore, qu'il tient pour responsable de plusieurs défaites et dénoue un complot mené contre lui par son fils bâtard Athalaric et plusieurs conspirateurs qui sont mutilés[64]. Enfin, au début 638, la constitution d'un pont de navires sur le Bosphore permet à l'empereur de rentrer dans sa capitale.

Héraclius et la prophétie de Mahomet

Héraclius est resté une grande figure dans la tradition musulmane des siècles suivants.

La trentième sourate du Coran intitulée « Ar-Rum » (littéralement « les Romains »), qui fut révélée à Mahomet autour de l'an 614 du calendrier julien, prophétisait déjà la victoire des Byzantins contre les Perses impies. Celle-ci est une bonne annonce faite aux croyants dans la mesure où les chrétiens étaient vu comme un moindre mal par rapport aux Perses shirk (mazdéens) qui avaient des visées expansionnistes sur la péninsule arabique depuis plusieurs décennies. Les idolâtres de La Mecque se moquèrent de ses ayat (versets) - (les Byzantins avaient déjà perdu tout le Levant à ce moment là et leur situation allait de mal en pis) et c'est alors qu'Abou Bakr As-Siddiq (futur successeur de Mahomet) tint pari avec l'un d'entre eux (Oubay Ibn Khalaf (en)) sur dix ans, lui promettant de nombreux chameaux en cas de défaite de Héraclius (donc en contradiction avec la révélation). Dix ans plus tard, la victoire des musulmans à Badr (en) coïncidait avec les premiers succès militaires de Héraclius[65].

Par la suite, Héraclius fut présenté par nombre d'auteurs musulmans comme un souverain très sage et d'une grande piété. Dans un hadîth authentique, rapporté par Abdullah ibn Abbas et recueilli par l'imam Mouhammad al-Boukhârî dans son Sahih al-Bukhari, il est notamment fait état d'une discussion que Héraclius aurait eu à Jérusalem avec Abu Sufyan ibn Harb (alors le pire ennemi de Mahomet) pendant la trêve d'Houdaybiya. À l'issue de cette conversation, Héraclius reconnut comme prophète Mahomet et affirma que s'il avait l'occasion de le rencontrer, il lui laverait les pieds. Il fit ensuite apporter et lire à sa cour la lettre que le prophète avait fait remettre au gouverneur de Bosra par l'intermédiaire de Dihyah Kalbi (en) et qui lui était adressé (à l'inverse de Khosro II qui déchira une lettre similaire[66])[note 1]. Cette lettre appelait Héraclius à se convertir à l'islam (sans quoi il serait coupable d'avoir égaré son peuple) et comportait le verset suivant : « Ô gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n'adorions qu'Allah, sans rien Lui associer, et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors d'Allah. » Puis, s'ils tournent le dos, dites : « Soyez témoins que nous, nous sommes soumis. » (3:64). Sa lecture engendra le désordre dans le palais qui dût être évacué. Héraclius confia ultérieurement au gouverneur de Jérusalem que les astres lui avaient prétendument indiqués l'avènement du prince des circoncis. Demandant à ses courtisans quels peuples pratiquaient encore la circoncision, ces derniers lui répondirent : « les Juifs seuls » et lui conseillèrent d'ordonner le génocide de ceux présents dans l'Empire, afin qu'ils ne lui ravissent pas son pouvoir. C'est à ce moment là qu'un émissaire du prince des Ghassanides interrompit leur conciliabule pour leur parler du nouveau prophète en Arabie. Circonspect, Héraclius demanda à le faire examiner. Lorsqu'il s'avéra que l'homme était circoncis, Héraclius comprit qu'il s'agissait des Arabes et non des juifs, ce qui le renforça dans sa conviction que Mahomet était un vrai prophète de Dieu. Il réunit de nouveau sa cour, cette fois-ci à Émèse, et exhorta les grecs à prêter allégeance à Mahomet. Les réactions furent beaucoup plus négatives qu'à Jérusalem. Choqués par de tels propos émanant de leur empereur et le pensant fou, les hauts dignitaires se ruèrent vers les portes du palais « avec la furie d'ânes sauvages ». Héraclius comprit donc qu'il ne pourrait jamais les faire embrasser l'Islam et que s'il s'obstinait dans cette voix il risquait de perdre sa vie et son pouvoir terrestre. Il s'adressa alors à eux en ces termes : « Le discours que je viens de vous tenir n'avait d'autre but que d'éprouver la force de votre attachement à votre religion ; et je l'ai constaté. ». Ravis et rassurés par cette déclaration, ils se prosternèrent alors devant lui[67].

L'action religieuse et culturelle

Héraclius rapporte la croix sur le calvaire par Palma le Jeune.

L'empereur Héraclius se consacra beaucoup aux questions religieuses : comme nombre de ses contemporains, c'était un esprit d'une piété ardente, et d'autre part la religion tenait une place très importante dans la politique de cette époque. Empereur « croisé », il acheva de donner au régime romano-byzantin un caractère théocratique très marqué. Au début de son règne, il consulta le saint homme Théodore de Sykéon, et après la mort de celui-ci en 613, fit apporter solennellement sa dépouille à Constantinople et s'agenouilla publiquement devant elle. Il fut un grand adorateur de reliques, et les chroniqueurs signalent que, pendant ses campagnes militaires en Orient, il visita de nombreux sanctuaires et se fit remettre des reliques de saints, notamment pour re-pourvoir les lieux de culte de l'Empire qui avaient été dévastés par les Perses infidèles. Lorsque ceux-ci atteignirent les faubourgs asiatiques de Constantinople, il fit transférer les reliques de sainte Euphémie de Chalcédoine dans la salle d'apparat du palais d'Antioche[68]. Il entoura également d'une grande vénération les reliques liées à la vie du Christ, notamment celle de la Vraie Croix qui se trouvait à la fin de son règne à Constantinople. Il organisa à plusieurs reprises des cérémonies de vénération publique de ces reliques. Son règne fut aussi une période de grand développement en Orient du culte des icônes : il donna l'exemple avec l'icône acheiropoiêtos qui lui servit d'étendard.

L'une des actions les plus importantes menées par Héraclius dans le domaine religieux fut sa tentative, poursuivie pendant la plus grande partie de son règne, de réunifier les chrétiens divisés par leurs querelles dogmatiques. Il eut une discussion doctrinale avec le catholicos nestorien Ichoyahb II à l'occasion de leur rencontre diplomatique à Alep à l'été 630. Mais la question principale qui l'occupa fut la réconciliation des deux tendances religieuses dominantes dans l'Empire romain d'Orient : l'Église officielle constituée des partisans du symbole de Chalcédoine et les monophysites. Il collabora dans cette entreprise avec le patriarche de Constantinople Serge Ier. Celui-ci menant le débat théologique depuis la capitale, notamment par échange de courriers avec d'autres dignitaires ecclésiastiques, Héraclius mit à profit ses nombreux déplacements à travers l'Orient pour faire des rencontres et organiser des réunions, jouant ainsi dans la vie de l'Église un rôle personnel très important.

À partir de 617 environ, Serge Ier, en liaison avec l'évêque égyptien Théodore de Pharan, proposa une formule théologique de conciliation appelée monoénergisme : le Christ avait bien deux « natures » distinctes, mais on pouvait se mettre d'accord sur le fait qu'il n'y avait en lui qu'une seule « activité » ou « opération » (energeia). C'est Héraclius qui rencontra dans le royaume de Lazique, en 626, celui qui devait devenir le principal champion de cette doctrine : l'évêque Cyrus de Phase, qui se montra d'abord réticent mais, mis en contact avec Serge Ier de Constantinople, se laissa convaincre. Après la rétrocession de l'Égypte aux Byzantins par les Perses, en 631, Cyrus de Phase fut nommé patriarche melkite d'Alexandrie, et Héraclius y ajouta la fonction de préfet d'Égypte, lui conférant ainsi les pleins pouvoirs pour obtenir le ralliement de la majorité monophysite de la population égyptienne à l'Église officielle byzantine. En fait, malgré un acte d'union qu'il parvint à conclure en juin 633, sa politique faite principalement de répression contre les monophysites récalcitrants n'aboutit à rien. D'autre part, au printemps 631, Héraclius négocia lui-même pendant douze jours, à Hiérapolis de Syrie (l'actuelle Manbij), le ralliement de l'Église syrienne jacobite, représentée par son patriarche, Athanase Ier d'Antioche, et par douze autres évêques. Le patriarche aurait finalement accepté une formule d'union, mais de façon ambiguë et sans vouloir rien signer ; il mourut de toute façon en juillet de la même année, et le conflit fut rallumé par le transfert de la cathédrale d'Édesse, au moment du retrait des Perses, à un évêque de l'Église officielle. Enfin, peu après, Héraclius présida lui-même à un concile de réconciliation avec l'Église apostolique arménienne, dirigée par le catholicos Ezr Ier de Paraznakert ; ce concile se tint à Théodosiopolis (l'actuelle Erzurum), et semble avoir abouti en partie par des pressions politiques et la corruption ; quoi qu'il en soit, les Arméniens annulèrent l'union à leur concile de Dvin en 649.

Mais la doctrine du monoénergisme commença à susciter des oppositions au sein de l'Église officielle, notamment de la part du respecté moine palestinien Sophrone, qui fut élu fin 633 ou début 634 patriarche de Jérusalem sans que le gouvernement impérial ait pu l'en empêcher. De passage à Constantinople pendant l'été 633, il avait fait serment de ne pas attaquer directement la politique de réunification des Églises menée par les patriarches Serge Ier de Constantinople et Cyrus de Phase, en échange de la promulgation par Serge d'un « jugement » (psêphos), qui disposait que, maintenant l'union réalisée, on ne parlerait plus ni d'une, ni de deux « opération(s) » en Jésus-Christ. Serge s'entendit par échange de courriers avec le pape Honorius Ier sur l'idée qu'on pouvait en revanche parler d'une seule « volonté » (thelêsis) : ce fut le principe d'une nouvelle doctrine, le monothélisme, officialisé par un manifeste appelé l'ecthèse qui fut placardé dans le narthex de la basilique Sainte-Sophie en septembre ou en . Le monothélisme fut désormais, par la volonté d'Héraclius et de Serge Ier, la théologie officielle de l'Empire. Mais la papauté, dès l'élection de Séverin, successeur d'Honorius Ier, en , dénonça fermement cette doctrine, et ce fut l'origine d'un nouveau schisme.

Bilan du règne

Le règne d'Héraclius constitua un tournant dans l'histoire de l'Empire romain d'Orient. Il perdit alors, momentanément aux mains des Perses, puis définitivement aux mains des Arabes, plusieurs de ses riches, populeuses et symboliques provinces orientales (Syrie, Palestine, Égypte). Il perdit aussi complètement la province de Spania (ancienne province romaine de Bétique), récupérée par Justinien en Espagne. Il vit également lui échapper la presque totalité de la péninsule des Balkans, envahie par les Avars et aussi, jusque dans le Péloponnèse, par des tribus slaves qui y formaient des communautés autonomes appelées « Sklavinies »[69] ; pendant plusieurs décennies, on ne put plus aller de Constantinople à Thessalonique que par la mer. C'est sous ce règne que ce qui s'appelait toujours officiellement l'Empire romain cessa d'être réellement un État multi-ethnique entourant la Méditerranée pour devenir un État presque purement grec centré sur l'Asie Mineure. Mais cette évolution mit encore plusieurs décennies pour s'imposer à l'esprit des contemporains.

Pendant le règne d'Héraclius, presque toutes les provinces de l'Empire, sauf l'Afrique et la Sicile, connurent les affres de la guerre. De très nombreuses villes furent assiégées ou dévastées par des envahisseurs, parfois changeant de mains deux ou trois fois, et massacres et déportations de populations entières sont signalés à plusieurs reprises. L'insécurité fut permanente à peu près partout, entraînant le délitement de l'économie. Cette situation chaotique se poursuivit bien après la mort d'Héraclius, dont le règne constitue le seuil de ce qu'on appelle l'« âge sombre » (dark ages) de l'empire d'Orient. L'économie s'effondra, les ressources de l'État fondirent, l'administration fut désorganisée[70]. On a attribué à Héraclius plusieurs réformes dans l'organisation de l'État et de l'armée qui n'intervinrent en fait que sous les règnes suivants, mais c'est sous le sien que l'ordre ancien subit un coup fatal du fait de cette situation de guerre généralisée. À cela s'ajoutèrent des calamités naturelles (tremblement de terre qui détruisit la grande ville d'Éphèse en 614 ; présence lancinante pendant tout ce siècle de la peste bubonique, entre autres à Constantinople en 618 et en 640), que l'extrême affaiblissement de l'État et de l'économie ne permettait plus de surmonter comme dans les ères de prospérité. Sous Héraclius, la population des villes commença à se réduire fortement : plusieurs métropoles, en Asie Mineure ou dans les Balkans, furent ravalées en quelques décennies au rang de simples bourgades ou de forteresses ; la chute de la population de Constantinople fut sûrement accélérée par l'interruption de l'annone en 619 ; l'aqueduc qui alimentait la capitale en eau, très endommagé pendant le siège de la ville par les Avars en 626, ne fut pas réparé avant 766. Cependant, il faut également souligner que, face aux Perses ou face aux Arabes, l'État et l'armée de l'Empire romain d'Orient ne s'effondrèrent jamais tout à fait : sa destinée contraste avec celle du royaume des Perses sassanides, qui disparut devant l'invasion musulmane[71].

La culture ancienne héritée de l'Antiquité classique et païenne acheva de disparaître : déjà le christianisme était devenu très intolérant depuis le règne de Justinien ; la longue période d'épreuves qui commença sous le règne d'Héraclius vit sombrer complètement la littérature et la philosophie classiques et la culture se recentrer presque exclusivement sur la religion chrétienne. L'Empire romain d'Orient se vécut de plus en plus comme le « nouvel Israël » en butte de tous côtés aux barbares païens ou infidèles. C'est sous Héraclius que vécurent les derniers écrivains représentants de genres profanes de l'Antiquité tardive (l'historien et épistolographe Théophylacte Simocatta, le poète Georges de Pisidie), et aussi le dernier professeur de philosophie connu (Étienne d'Alexandrie). Ensuite la culture humaniste à Constantinople subit une éclipse de deux siècles. À côté de l'historiographie savante, ce règne a transmis aussi deux exemples de chroniques universelles sans prétention littéraire : celle de Jean d'Antioche, et le texte appelé Chronicon Paschale, rédigé par un clerc de Sainte-Sophie dans les années 630 ; mais même ce genre populaire n'est plus représenté ensuite (en tout cas pour ce qui est conservé) avant le IXe siècle. Dans le domaine de la peinture religieuse, l'image naturaliste et illusionniste en trois dimensions issue de la tradition antique céda de plus en plus la place aux figures frontales, sans mouvement, sans décors naturalistes, représentées en deux dimensions, des icônes médiévales : ainsi, dans la basilique Hagios Démétrios de Thessalonique, un incendie survenu dans les années 620 ayant détruit les précédentes mosaïques à scènes illusionnistes (dont des fragments sont encore visibles), elles furent remplacées par des figures frontales sur fond abstrait.

Portrait de l'empereur

Léon le Grammairien, compilateur d'une chronique byzantine du Xe siècle, écrit qu'il était « robuste, large de poitrine, avec de beaux yeux bleus, des cheveux blonds, le teint clair et une barbe épaisse ». Selon une tradition recueillie par Raban Maur, un moine allemand du IXe siècle, il était « un soldat d'une grande énergie, un homme très éloquent, beau physiquement, adonné à toutes les activités profanes, et néanmoins dévoué tout entier à la foi catholique, soumis à l'Église, bienveillant et zélé envers elle ». Dans sa vieillesse il fut atteint d'hydropisie ; devint obèse, et mourut. D'autre part, il semble dans ses dernières années avoir manifesté des signes de désordres nerveux, voire d'une altération de ses facultés mentales. L'historien américain Warren Treadgold le décrit comme « une imposante mais tragique figure, qui [a] survécu à sa réputation et à ses succès ».

Succession

Héraclius eut un fils illégitime appelé Jean Athalarichos. Christian Settipani se basait sur son nom pour le considérer comme le fils d'une fille inconnue de Germanus Postumus et de sa femme Charito, parce que la mère de celui-ci était la sœur d'Athalaric, le roi des Ostrogoths. En 635 ou 637, il conspira contre son père pour usurper le trône avec son cousin le magister Théodore et d'autres, ils furent mutilés et exilés.

Héraclius avait fait couronner dès 613, alors qu'il n'avait pas un an, son fils aîné Héraclius Novus Constantin, né le dans le palais de Sophianæ, dans la banlieue de Constantinople, et pendant tout le reste du règne ce dernier fut officiellement co-empereur, appelé évidemment à la succession. Cependant, Constantin III fut toujours, semble-t-il, de santé très précaire, et il resta toujours à Constantinople, sans participer jamais à aucune campagne militaire. Il épousa en 629 ou début 630 sa cousine Grégoria Anastasia, fille du patrice Nicétas qui fut préfet d'Égypte, et de sa femme Grégoria ; le couple eut deux fils, dont l'aîné, le futur Constant II, naquit dès le . De son premier mariage, Héraclius eu aussi une fille, Eudocia (ou Epiphania), née le 7 ou dans le palais d'Hiéreia, sur la rive asiatique du Bosphore, fiancée vers 625 ou vers 631 avec un prince turc, mort en combat en 631, et mariée avec Harbis Ier, roi des Khazars de 630 à 640.

Avec sa seconde épouse Martine, qui était aussi sa nièce maternelle, Héraclius eut onze enfants, dont quatre moururent en bas âge et deux étaient handicapés. Ce mariage incestueux passa aux yeux de beaucoup pour maudit. En 617, il fait le premier de ses fils, Constantin, né en 615, César, mais il mourut vers 631. Son deuxième fils, Flavius ou Fabius, né vers 616 et qui avait un cou paralytique, mourut vers la même année, ainsi que deux filles, nées vers 618 et vers 620. Son fils Théodosius, né en Perse en 622, était sourd-muet. Il mourut aussi vers la même année que ses frères et sœurs ou, en alternative, avant 641, et se maria avec sa cousine Nike, née vers 615 et décédée après 630, fille de Nicétas et de sa femme Grégoria, sans postérité. Le , en présence de son fils aîné, Héraclius fit couronner un des fils de Martine, Héraclonas, né en 626, et le fit donc cohéritier. Cette démarche incompréhensible, qui faisait peser une menace d'affrontement après sa mort, fut attribuée à l'influence qu'avait acquise l'ambitieuse Martine sur l'esprit troublé du vieil empereur malade. Son fils David, né en Asie Mineure le , fut renommé Tiberius et fait César en 637 et Auguste en 641, et son autre fils Marinus, né vers 632, fut aussi fait César. Les deux furent assassinés en 641 dans le même exil de sa mère et de son frère aîné. Ses deux filles, Augustina née vers 634 et Martina née vers 636, furent également faites Augustes en 638 et moururent après cette date.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

Notes et références

Notes

  1. Cet épisode constitue d'ailleurs la scène d'introduction du film Al Rissalah réalisé par Moustapha Akkad en 1976.

Références

  1. A History of the Byzantine State and Society par Warren Treadgold, 1997, p. 287. « Le nouvel empereur avait passé la majeure partie de sa vie adulte en Afrique, bien que sa famille était des Arméniens de la Cappadoce. »
  2. Kaegi 2003, p. 21-22.
  3. Kaegi 2003, p. 23.
  4. Martindale, Jones et Morris 1992, p. 511, 585, 622.
  5. Kaegi 2003, p. 26-27.
  6. Kaegi 2003, p. 25.
  7. Kaegi 2003, p. 39.
  8. Mitchell 2007, p. 411.
  9. Kaegi 2003, p. 40.
  10. Martindale, Jones et Morris 1992, p. 941.
  11. Kaegi 2003, p. 45-48.
  12. Kaegi 2003, p. 49-50.
  13. Martindale, Jones et Morris 1992, p. 326.
  14. Dodgeon, Greatrex et Lieu 2002, p. 187.
  15. Morrission 2004, p. 179-180.
  16. Dodgeon, Greatrex et Lieu 2002, p. 187-188.
  17. Kaegi 2003, p. 65.
  18. Kaegi 2003, p. 68.
  19. Treadgold 1997, p. 287-288.
  20. Martindale, Jones et Morris 1992, p. 1057.
  21. Kaegi 2003, p. 78.
  22. Kaegi 2003, p. 88.
  23. Martindale, Jones et Morris 1992, p. 1025.
  24. Dodgeon, Greatrex et Lieu 2002, p. 192-193.
  25. (en) Parvaneh Pourshariati, Decline and Fall of the Sasanian Empire: The Sasanian-Parthian Confederacy and the Arab Conquest of Iran, I.B. Tauris, (ISBN 978-1784537470), p. 141.
  26. Kaegi 2003, p. 84-85.
  27. Morrisson 2004, p. 44.
  28. Kaegi 2003, p. 88-89.
  29. Haldon 1997, p. 42.
  30. Dodgeon, Greatrex et Lieu 2002, p. 197.
  31. Dodgeon, Greatrex et Lieu 2002, p. 196.
  32. Kaegi 2003, p. 90.
  33. Dodgeon, Greatrex et Lieu 2002, p. 198.
  34. Treadgold 1997, p. 293.
  35. Kaegi 2003, p. 126.
  36. Morrisson 2004, p. 45.
  37. Martindale, Jones et Morris 1992, p. 242.
  38. Kaegi 2003, p. 115-116.
  39. Treadgold 1997, p. 294.
  40. Dodgeon, Greatrex et Lieu 2002, p. 199.
  41. Kaegi 2003, p. 118-120.
  42. Treadgold 1997, p. 294-295.
  43. Treadgold 1997, p. 295.
  44. Kaegi 2003, p. 129.
  45. Kaegi 2003, p. 130.
  46. Kaegi 2003, p. 51.
  47. Treadgold 1997, p. 297-298.
  48. Kaegi 2003, p. 157-161.
  49. Treadgold 1997, p. 298-299.
  50. Kaegi 2003, p. 178.
  51. Kaegi 2003, p. 184-185.
  52. Treadgold 1997, p. 299.
  53. Kaegi 2003, p. 148.
  54. Kaegi 2003, p. 211.
  55. Haldon 1997, p. 44.
  56. Kaegi 2003, p. 224-226.
  57. Haldon 1990, p. 47.
  58. Treadgold 1997, p. 301-303.
  59. Kaegi 1995, p. 67.
  60. Kaegi 2003, p. 247.
  61. Treadgold 1997, p. 303.
  62. Treadgold 1997, p. 305-306.
  63. Treadgold 1997, p. 306.
  64. Treadgold 1997, p. 304.
  65. Abû Bakr Al-jazâ'irî (trad. Harakat Abdou), Le Prophète de l'Islamهذا الحبيب »], Beyrouth, Dar El Fikr, , 568 p. (lire en ligne), p. 161
  66. (en) « Sahih Bukhari / Hadith 2939 », sur Quranx.com (consulté le 27 mai 2019)
  67. « Sahih Al Boukhari - Hadith n°0007 », sur bibliotheque-islamique.fr (consulté le 27 mai 2019)
  68. Stéphane Yerasimos, 2014, p. 83.
  69. Au Xe siècle, l'empereur Constantin VII Porphyrogénète, dans son De administrando imperio, rapporte qu'Héraclius organisa par des traités l'installation des Serbes et des Croates dans les Balkans, s'alliant avec eux contre les Avars et leur envoyant des missionnaires chrétiens. Ils auraient d'abord été établis dans la région de Thessalonique, puis sur les territoires qu'ils occupent actuellement. L'origine et la valeur de ces informations sont incertaines. En tout cas, il y eut une révolte des Slaves contre les Avars après l'échec du siège de Constantinople en 626, et Héraclius tira aussi parti de la révolte des Bulgares.
  70. La Vie de saint Jean l'Aumônier, par Léontios de Néapolis, illustre la situation de détresse économique qui régnait dans une bonne partie de l'Empire dans les années 610, avec de nombreux réfugiés fuyant les zones de guerre.
  71. Il semble que sous Héraclius, on croyait beaucoup en la fin prochaine du monde. Ainsi, la prédiction qu'on lit chez Théophylacte Simocatta et qui est citée dans une note précédente a probablement été inventée après la victoire d'Héraclius en 628, mais avant l'écoulement du délai de sept ans attribué à la domination « romaine », soit sans doute vers 630. De même l'obsession du comput astronomique pour établir la chronologie de l'histoire du monde, dont témoigne entre autres le Chronicon Paschale, serait une manifestation de cet état d'esprit. Sur ces questions, voir P. Magdalino, op. cit..

Bibliographie

Textes de référence

  • John B. Bury, A History of the Later Roman Empire from Arcadius to Irene, Adamant Media Corp., (2005).
  • Alfred Butler, The Arab Conquest of Egypte, Oxford University Press, (1978).
  • Arthur Christensen, L'Iran sous les Sassanides, O. Zeller, (1971).
  • Florin Curta, The Making of the Slavs, Cambridge University Press, (2001).
  • Bernard Flusin, Saint Anastase le Perse et l'histoire de la Palestine au début du VIIe siècle, Éditions du CNRS, (1992).
  • A. Frolow, « La relique de la Vraie Croix », Archives de l'Orient Chrétien, 7, Institut français d'études byzantines, (1961).
  • Edward Gibbon, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire, Wordsworth Ed., (1998).
  • (en) John Haldon, Byzantium in the Seventh Century: the Transformation of a Culture, Cambridge University Press,
  • A. H. M. Jones, The Later Roman Empire, Blackwell, (1964).
  • (en) Walter Emil Kaegi, Heraclius, Emperor of Byzantium, Cambridge University Press,
  • (en) Walter E. Kaegi, Byzantium and the Early Islamic Conquests, Cambridge, Cambridge University Press, , 313 p. (ISBN 0-521-48455-3)
  • (en) Hugh N. Kennedy, The Byzantine And Early Islamic Near East, Aldershot, GB, Ashgate Publishing, , 276 p. (ISBN 0-7546-5909-7, présentation en ligne)
  • Paul Magdalino, L'Orthodoxie des astrologues : la science entre le dogme et la divination à Byzance (VIIe-XIVe siècle), Lethielleux, (2006).
  • (en) John R. Martindale, A. H. M. Jones et John Morris, The Prosopography of the Later Roman Empire : Volume III, AD 527–641, Cambridge (GB), Cambridge University Press, , 1575 p. (ISBN 0-521-20160-8)
  • Georges Ostrogorsky, Histoire de l'État byzantin, Payot,
  • Christian Settipani, Continuité des élites à Byzance durant les siècles obscurs : Les Princes caucasiens et l'Empire du VIe au IXe siècle, 2006, [détail des éditions].
  • A. N. Stratos, Byzantium in the Seventh Century, (traduction anglaise du grec), vol. I, p. 602-634, (Amsterdam, 1968) ; vol. II, p. 634-641, (Amsterdam, 1972).
  • (en) Warren Treadgold, A History of the Byzantine State and Society, University of Stanford Press,
  • Stéphane Yerasimos, Constantinople, de Byzance à Istanbul, Éditions Place des Victoires, Paris, 2014.

Sources médiévales

  • Chronicon Paschale, Patrologie Grecque, vol. 92, (texte grec, traduction latine ; traduction anglaise par Mary et Michael Whitby, Liverpool University Press, 1989).
  • Chronicon miscellaneum ad annum Domini 724 pertinens, (texte syriaque, E. W. Brook, Chronica minora II, CSCO 3/3 ; traduction latine J.-B. Chabot, CSCO 4/4).
  • Chronique de Séert ou Histoire Nestorienne (texte arabe, éd. A. Scher, R. Griveau, PO 4, 1908).
  • Doctrina Jacobi nuper baptizati, dans G. Dagron et V. Déroche, « Juifs et chrétiens dans l'Orient du VIIe siècle », Travaux et Mémoires 11 (1991), 17-248, - texte grec et traduction française.
  • Chronique de Frédégaire, Chronique des temps mérovingiens (traduction française par Olivier Devillers et Jean Meyers, Brepols, 2001).
  • Georges de Pisidie, « Opera omnia quæ exstant », Patrologie Grecque, vol. 92 (texte grec, traduction latine ; texte grec, traduction italienne par Agostino Pertusi, Buch-Kunstverlag-Ettal, 1959).
  • Georges le Moine, Vie de Théodore de Sykéon (éd. A. J. Festugière, Subsidia Hagiographica, 48, Société des Bollandistes, 1970).
  • Jean, évêque de Nikiou, Chronique, (traduction anglaise du texte éthiopien par Robert M. Charles, Arx Publishing, 2007).
  • Liber Pontificalis (éd. Louis Duchesne, repr. Paris 1957 ; traduction anglaise par Raymond Davis, Liverpool University Press, 1989)
  • Maxime le Confesseur, « Opera », Patrologie Grecque, vol. 90-91.
  • Michel le Syrien, patriarche jacobite d'Antioche, Chronique (texte syriaque et traduction française par J.-B. Chabot, E. Leroux, 1899-1910).
  • Miracles de saint Démétrius (éd. Pierre Lemerle, texte grec et commentaire, Éditions du CNRS, 1979-1981).
  • Nicéphore, patriarche de Constantinople, Breviarium (texte grec, traduction et commentaire en anglais par Cyril Mango, Dumbarton Oaks Texts, 1990).
  • Sébéos, Histoire Arménienne (traduction française : Histoire d'Héraclius, par F. Macler, 1904).
  • Sophrone, patriarche de Jérusalem, « Sermones », Patrologie Grecque, vol. 87.3.
  • Tabari, Histoire, V, (traduction anglaise par C. E. Bosworth, State University of New-York Press, 1999).
  • Théophane le Confesseur, Chronographia, (texte grec et traduction anglaise par Harry Turtledove, University of Pennsylvania Press, 1982).
  • Portail de la monarchie
  • Portail du monde byzantin
  1. Priscus est alors un important général, qui a déjà servi sous les prédécesseurs d'Héraclius et représente donc un rival potentiel pour le nouvel empereur, dont le trône est encore fragile.
  2. Il est fort probable que les Byzantins aient intercepté une missive de Khosrau ordonnant la mise à mort du général perse et s'en soient servis pour persuader Schahr-Barâz de faire défection.
  3. A plus long terme, ce succès est à relativiser car l'Empire de Koubrat forme la matrice à partir de laquelle les Bulgares vont commencer à progresser au sud du Danube, menaçant à leur tour la domination byzantine sur les Balkans.
Cet article est issu de Wikipedia. Le texte est sous licence Creative Commons - Attribution - Sharealike. Des conditions supplémentaires peuvent s'appliquer aux fichiers multimédias.