Révolution irakienne du 14 juillet 1958

La révolution du 14 juillet a eu lieu en 1958 en Irak et a entraîné le renversement de la monarchie hachémite pro-britannique, établie en 1921 par le roi Fayçal Ier en Irak, à l'époque où l'Irak était un protectorat anglais[1].

Révolution irakienne du 14 juillet 1958

Informations générales
Date
Lieu Royaume d'Irak (1921-1958)
Issue

Victoire des Officiers Libres

Belligérants
Officiers LibresFédération arabe d'Irak et de Jordanie
Commandants
Abd al-Karim Kassem
Abdel Salam Aref
Najib el-Roubai
Fayçal II
Abdelilah ben Ali el-Hachemi
Nouri Saïd
Forces en présence
15 000 hommesGarde royale (n'oppose aucune résistance)
Pertes
plusieurs dizaines de morts

En 1958, l'Irak et la Jordanie étaient deux monarchies gouvernés par des cousins, le roi Fayçal II et le roi Hussein de Jordanie et unies au sein d'une fédération, la Fédération arabe d'Irak et de Jordanie formée en février 1958. En juillet, le roi Hussein, inquiété par l'éclatement d'une crise politique au Liban opposant le gouvernement pro-occidental de Camille Chamoun à des militants favorables à Nasser, sollicita un appui sécuritaire à son cousin de Fayçal II. Des unités de l'armée irakienne se mirent en route vers la Jordanie sous le commandement du général Abd al-Karim Kassem, mais celui-ci décida de faire demi-tour dans la nuit du 13 au 14 juillet, et de marcher sur Bagdad pour réaliser un coup d'État le 14 juillet 1958.

Le roi Fayçal II, le prince Abdelilah ben Ali el-Hachemi et le Premier Ministre Nouri Saïd ont été tués lors de l'assault.

L’instauration de la République en 1958 porta un coup fatal à la puissance britannique dans la région et suscita un immense espoir révolutionnaire au Moyen-Orient, ainsi qu'une forte inquiétude chez les puissances occidentales et les pays arabes qui leur étaient encore favorables[1]'[2].

Contexte

Depuis 1921, l'Irak est monarchie constitutionnelle, gouvernée par les Hachémites, installés sur le trône par un référendum organisé par les Britanniques, après que leur victoire lors de la Première Guerre Mondiale leur ait permis d'établir un protectorat sur l'Irak. Malgré son indépendance officiellement obtenue en 1932, l'Irak reste un état satellite lié au Royaume-Uni qui exerce son influence via la famille royale qui lui est favorable[3].

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Rachid Ali al-Gillani renversa par un coup d'État le Premier Ministre pro-britannique Nouri Saïd, et accéda au pouvoir. Celui-ci orienta la politique du royaume vers la neutralité, puis vers un rapprochement avec les forces de l'Axe, provoquant le guerre anglo-irakienne, puis la réoccupation de l'Irak par les Britanniques victorieux[3].

Après la guerre, de violentes grèves secouent Kirkouk, dont les protestataires dénoncent les conditions de travail, ainsi que la domination britannique sur l'exploitation pétrolière[1]. Les tensions dégénèrent davantage lorsque le Premier Ministre Salih Jabr signe un nouveau traité avec Londres en 1948, entraînant une répression croissante de la part du gouvernement.

En 1954, l'opposition s'unit dans un "Front national irakien" regroupant tous les partis d'opposition, ce qui permis à des groupes de travail clandestins de s'organiser en lien avec les opposants en exil, malgré la répression[1]'[4]. La même année, des élections relativement libres en Irak (officiellement monarchie parlementaire) permettent à l’opposition d'effectuer une percée politique inattendue, bien qu'étant encore minoritaire de l'hémicycle[5].

En réaction, afin de rétablir son autorité, la monarchie rappela Nouri Said au poste de Premier Ministre et le dota de prérogatives très importantes, qu'il utilisa pour re-convoquer des élections et durcir la répression contre les communistes qu'il accuse de collaboration avec les sionistes[5]. La notoriété du Parti communiste irakien était alors en progression alors que l'Irak connaissait une crise agraire et de fortes inégalités économiques[1].

En 1955, Nouri Said réaffirme la politique étrangère pro-occidentale de l'Irak en signant le Pacte de Bagdad, alliance miliaire instaurée par le Grande-Bretagne et intégrant d'anciennes colonies britanniques au Moyen-Orient[6].

En 1956, la Crise du canal de Suez en Égypte, intervention militaire franco-britannique manquée qui avait pour but de reprendre le contrôle de canal de Suez nationalisé par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, provoque une hostilité croissante des populations arabes envers les anciennes puissances coloniales de la région. En même temps, le succès remporté par Nasser contre cette tentative d'ingérence occidentale est aussi une source d'inspiration pour les nationalistes arabes. La même année, des officiers irakiens rencontrent secrètement des officiers égyptiens et planifient un coup d'État contre la monarchie irakienne[1].

Le 1er février 1958, la Syrie et l'Égypte s'unirent pour créer la République arabe unie. En réaction, deux semaines plus tard, le 14 février la Jordanie et l'Irak, dont les deux rois étaient cousins, s’unirent à leur tour pour fonder la Fédération arabe d'Irak et de Jordanie[7].

L'été suivant, une crise politique éclate au Liban résultant de tensions entre le gouvernement pro-occidental et ses opposants politiques inspirés par Nasser, désireux de rejoindre la République arabe unie[8]. La Jordanie voisine du Liban se sentant menacée, sollicite un appui militaire au gouvernement irakien. Celui-ci envoie en direction de la capitale jordanienne la 2e division blindée de Diwaniyya[1].

Déroulement

Le 13 juillet 1958, a 2e division blindée de Diwaniyya prend la route vers Amman, mais fait demi-tour vers Bagdad dans la nuit du 13 au 14 juillet[1]. Le 14 au matin, Abdel Salam Aref qui commande cette division, lance l’assaut sur le palais royal[1]. Le roi Fayçal II, réveillé par les échanges de tirs, ordonna à la garde royale de n'opposer aucune résistance et fit le choix de se rendre aux insurgés. Malgré cette reddition rapide, les membres de la famille royale furent exécutés, ainsi que plusieurs serviteurs. Il existe plusieurs versions contradictoires quant à leurs exécutions, l'une d'elles prétendant qu'il s'agit d'une initiative personnelle d'un des insurgés ayant décidé d'ouvrir le feu dans un mouvement d'humeur[1]. Une autre version raconte que les membres de la famille royale ont été rassemblés dans la cour du palais et exécutés tournés contre le mur.

Le 14 juillet, à 9h40, Radio-Bagdad déclare : « La monarchie corrompue a été détruite et les fondements de la première République d’Irak ont été posés. Les chefs de votre armée déclarent que votre pays a, pour la première fois dans son histoire, mis fin à un régime de corruption et qu’il a commencé à se libérer de la clique dirigée de l’étranger qui avait fait de lui une vache à lait dont les impérialistes et leurs agents tiraient leurs richesses. »[2]

Aucune résistance des partisans de la monarchie n'est tentée, tandis que le Premier Ministre Nouri Said est tué à son tour après avoir tenté de fuir le lendemain de l’assaut[1]. Là aussi, les versions diffèrent quant au sort qui fut le sien : certains affirment qu'il fut abattu de plusieurs balles par son propre aide de camp Wasfi Taher, tandis que d'autres sources racontent qu'il s'est suicidé après avoir été cerné par une foule meurtrière[7].

Les putschistes instaurent un nouveau régime avec un tribunal révolutionnaire censé juger les crimes de l'ancien gouvernement[1] et des milices de résistance populaire[4]. Néanmoins, des rivalités naissent rapidement entre les principaux meneurs du coup d'État, Abdel Salam Aref souhaitant rejoindre la République arabe unie, et Abd al-Karim Kassem, désireux de préserver l'indépendance de l'Irak[9]'[5]. Finalement Abd al-Karim Kassem, militant communiste avant sa prise de pouvoir[5], bénéficie du soutien du leader politique kurde Mustafa Barzani et du Parti communiste irakien, parvient à écarter Abdel Salam Aref et devient Premier Ministre de la nouvelle République d'Irak.

Suite et conséquences

Conséquences en Irak

À la suite du renversement de la dynastie irakienne hachémite, le nouveau gouvernement établit la République d'Irak, mettant fin de facto à la Fédération arabe d'Irak et de Jordanie, qui avait été créée six mois auparavant.

Plusieurs réformes agraires et sociales sont entreprises pour lutter contre la pauvreté[1]. Parallèlement, de fortes tensions ethniques et confessionnelles déclenchent des affrontements en 1959 à Kirkouk et à Mossoul, que Abd al-Karim Kassem fait bombarder pour réprimer une insurrection kurde et communiste[3]. En 1961, une nouvelle révolte des Kurdes, réclamant des droits spécifiques (d'autonomie, administration en langue kurde et investissements publics au Kurdistan) est difficilement réprimée par le gouvernement irakien[3].

En 1963, après cinq ans passés au pouvoir, Abd al-Karim Kassem, est renversé et assassiné lors d'un coup d'État mené par le parti Baas. Le général nassériste Abdel Salam Aref, autre meneur de la révolution lui succède à la présidence mais partage le pouvoir avec le parti Baas.

La République d'Irak établie suite à cette révolution prend fin en juillet 1968 suite à un nouveau coup d'état du parti Baas, qui instaure un régime autoritaire avec un parti unique.

Réactions internationales

Dans la foulée de la révolution irakienne, la Jordanie et le Liban, inquiets que cette initiative inspire des soulèvements nationalistes arabes sur leurs propres sols, demandent au Royaume-Uni et aux États-Unis de leur envoyer des troupes[10]. Les États-Unis et la Grande-Bretagne, souhaitant endiguer l'influence de l'Union soviétique au Moyen-Orient, mais aussi préserver leurs intérêts pétroliers, décident de débarquer des troupes de plusieurs milliers d'hommes dans ces deux pays pour en assurer la stabilité[2]. Il s'agit de la première intervention militaire américaine au Moyen-Orient[11].

Les deux blocs opposés dans la Guerre froide font néanmoins preuve de modération. Londres et Washington ne vont pas jusqu’à prendre des mesures irréversibles à l’égard de l’Irak, tandis que Moscou, tout en dénonçant « l’agression armée anglo-américaine » en Proche-Orient, s’est contenté de demander une réunion à l’échelon le plus élevé[2]. Parallèlement, toutes les démocraties populaires, l'URSS en têtes se hâtèrent d'ouvrir des ambassades à Bagdad, qui signa également des accords avec la République Populaire de Chine[4]. Bien qu'ayant quitté le Pacte de Bagdad, l'Irak sous le mandat Abd al-Karim Kassem maintint des liens étroits avec Londres et les États-Unis, qui s’accommodèrent de son rapprochement avec l'Union soviétique[4].

Analyse

Selon l'ancien diplomate et spécialiste du monde arabe Pierre Rossi, la signature du Pacte de Bagdad en 1955, (dont l'Irak s'est retirée en 1959) a contribué à radicaliser les opposants à la monarchie, qui l'ont perçu comme une menace à leur encontre[4]. En effet, ce traité d'alliance militaire dirigé contre l'Union soviétique et les gouvernements nationalistes arabes comportait plusieurs clauses sur la lutte contre des "éléments subversifs" au Moyen-Orient, ce qui eut pour effet d’alarmer les opposants nationalistes, communistes et kurdes[4]. Ce traité coïncida effectivement avec un durcissement de la répression, qui prévoyait notamment la déchéance de nationalité pour les adhérents du Parti communiste irakien[1], tandis que nombreux grévistes furent exilés ou emprisonnés[4].

Selon Pierre Rossi, les mesures anticommunistes du Pacte de Bagdad devaient se dérouler en plusieurs phases : durant les deux à trois premières années qui suivent sa ratification, les gouvernements arabes pro-occidentaux devaient assurer eux-mêmes la répression, avant de recevoir un important appui américain. Cette dérive autoritaire des gouvernements arabes pro-occidentaux aurait aussi contribué à la crise politique au Liban en 1958, dont le président Camille Chamoun était accusé d'adhérer à la politique d’assistance économique et militaire des occidentaux[11]. L'Union soviétique et Nasser allèrent jusqu'à accuser les États-Unis d'envisager d'installer des bases atomiques au voisinage des lieux saints de l’Islam, en dissuasion envers l'URSS[4]. La Syrie, se sentant menacée d'une invasion turque (également signataire du pacte de Bagdad), sollicita l'appui de l'Égypte, ce qui aboutit à la fusion des deux États dans la République arabe unie[4].

Dans ce contexte géopolitique tendu, si la tentative manquée en 1956 de la France et de la Grande-Bretagne de reprendre par la force le contrôle du canal de Suez exacerba la colère des populations arabes envers leurs gouvernements pro-occidentaux, il est aussi probable que cette crise ait prit de court Nouri Said, pour qui il devint beaucoup plus difficile de justifier sa politique étrangère[5].

Les années 1950 en Irak sont aussi marquées par une crise économique et sociale particulièrement violente, conséquence d'une gestion économique désastreuse du gouvernement irakien privilégiant les intérêts britanniques. Entre 1954 et 1958, le coût de la vie augmenta de 10%, tandis que le chômage frappa 60% des citadins et 20% des paysans[11]. Dans les villes dont la population était croissante à cause de l'exode rural, la pauvreté paraissait d'autant plus insupportable qu'elle y côtoyait la modernité d'une classe privilégiée bénéficiant des revenus de l'exploitation pétrolière[1]'[5].

Parallèlement, les idées de Lénine infusèrent dans plusieurs groupes d'opposition de gauche irakiens, qui considéraient l'Irak prête pour la révolution, car les trois conditions nécessaires étaient désormais remplies : avilissement des classes pauvres, incapacité des classes dirigeantes à maintenir l'ancien système, et existence d'une classe révolutionnaire consciente, forte, et prête à l'action[4].

Enfin, selon Matthieu Rey, écrivain et maître de conférence sur l'histoire contemporaine du monde arabe, l’armée tenait avant la révolution une place ambivalente[1]. Si celle-ci était officiellement acquise à la monarchie pro-occidentale (en temps qu'instrument de sa répression), certains de ces éléments avaient participé à la guerre contre les Britanniques en 1941, tandis que ceux qui s'étaient battus aux côtés des alliés pendant la Seconde Guerre mondiale attendaient en contrepartie des réformes démocratiques[5]. Les purges qui ont suivi la réoccupation britannique de 1941 réduisent fortement les effectifs de l'armée, mais celle-ci se renforce à l'initiative de la monarchie suite au traité signé avec Londres en 1948[1]. Dès lors, beaucoup de jeunes soldats sont recrutés, et la majorité d'entre eux, issus de familles paysannes, ont conscience de la misère populaire[5]. Le général putschiste Abd al-Karim Kassem était lui-même militant communiste[5].

Il est probable que les officiers putschistes aient planifié l'attaque contre le palais royal dès 1956 après leur rencontre avec Nasser, puis aient temporisé en attendant q'une occasion se présente[1]. En 1958, le coup d'État a surpris beaucoup de militants d'opposition, notamment les communistes qui n'avaient jamais collaborés avec les officiers libres, dont certains accusèrent les militaires d'avoir comploté contre le peuple irakien et mené la révolution à leur profit[4].

Notes et références

  1. Matthieu Rey, « 1958. Quand l'Irak découvrait l'espérance révolutionnaire », sur Orient XXI, (consulté le 30 janvier 2020)
  2. Eric Rouleau, « Les conséquences de la révolution irakienne pourraient être fatales pour les positions occidentales dans la région », sur Le Monde diplomatique, (consulté le 30 janvier 2020)
  3. « Irak - Les clés du Moyen-Orient », sur www.lesclesdumoyenorient.com (consulté le 30 janvier 2020)
  4. Pierre Rossi, « Le 14 juillet 1958 ne fut-il en Irak qu'un coup d'Etat ? », Politique étrangère, vol. 26, no 1, , p. 63–70 (DOI 10.3406/polit.1961.5735, lire en ligne, consulté le 31 janvier 2020)
  5. « Orient hebdo - Un 14 juillet au Moyen-Orient : l’Irak en 1958 », sur RFI, (consulté le 31 janvier 2020)
  6. « Mot clé : Pacte de Bagdad - Le Monde diplomatique », sur www.monde-diplomatique.fr (consulté le 30 janvier 2020)
  7. Samia Medawar, « #1 Nouri Saïd, le défenseur haï du royaume hachémite d’Irak », sur L'Orient-Le Jour, (consulté le 30 janvier 2020)
  8. Nada Merhi, « Camille Chamoun, un président visionnaire », sur L'Orient-Le Jour, (consulté le 30 janvier 2020)
  9. (en-GB) James Morris, « Military coup in Iraq ousts monarchy – archive, 26 July 1958 », The Guardian, (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le 30 janvier 2020)
  10. (en-GB) « 1958: Coup in Iraq sparks jitters in Middle East », BBC, (lire en ligne, consulté le 30 janvier 2020)
  11. Claire Grandchamps, « La guerre libanaise de 1958, un conflit aux multiples facettes », sur L'Orient-Le Jour, (consulté le 31 janvier 2020)
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