Songbun

Songbun, en coréen 출신성분, est la version nord-coréenne du « nomenclateur social » (russe социального номенклатурный) des États se revendiquant marxistes-léninistes[1]. C'est un système qui classe les citoyens en fonction de deux types de critères :

  • les origines sociales de leurs familles (« saines » : ouvriers industriels, agricoles et des services, simples soldats ; « douteuses » : artisans, petits paysans ayant possédé des animaux ou un lopin familial, sous-officiers avant le régime communiste ; « bourgeois » : anciennes classes moyennes, professions libérales, chefs d'atelier, petits fonctionnaires des régimes antérieurs au communisme, officiers de rang moyen ; « grands bourgeois » : notables, hauts fonctionnaires, cadres industriels, gros commerçants, officiers de rang supérieur ; « exploiteurs et parasites du peuple » : actionnaires, patrons et hauts cadres de l'industrie, aristocrates et propriétaires terriens, membres des administrations des régimes antérieurs au communisme)[2] ;
  • leur attitude par rapport au pouvoir absolu du Parti uniquefiable » : entièrement dévoué, ne discutant jamais les ordres ; « douteuse » : favorable au régime mais ayant tendance à discuter les ordres, à les interpréter, à prendre des initiatives ; « hostile » : opposé au pouvoir communiste, catégorie très large incluant aussi bien les ennemis déclarés du régime, que des citoyens simplement accusés d'être hostiles, des cadres accusés de « sabotage » pour avoir contesté ou échoué à exécuter des ordres absurdes ou irréalisables, ou encore des paysans ayant soustrait des provisions aux réquisitions pour éviter de mourir de faim).

Plus un citoyen a des « origines saines » et plus il est « fiable », plus il est « méritant ».

Descriptif

Ce système qui assure la surveillance des individus et dose les prestations des services de l'État en fonction de leurs « mérites » ou « démérites » aux yeux du pouvoir, divise la population en cinq groupes[3] :

  • « Spécial » (équivalent nord-coréen de la nomenklatura ou des princes rouges, autorisé à résider dans la capitale et bénéficiant d'un niveau de vie équivalent aux classes moyennes occidentales ou japonaises) ;
  • « Normal » (bénéficiant d'un niveau de vie équivalent aux classes moyennes) ;
  • « De base » (la majorité de la population nord-coréenne, vivant modestement) ;
  • « Complexe » (citoyens jugés « douteux » ou « non fiables », régulièrement mis en question ou accusation, arrêtés, enquêtés, puis relâchés, vivant dans une précarité permanente, sous la menace d'une incarcération) ;
  • « Hostile » (la place des citoyens décrétés « hostiles » est en camp de travaux forcés et celle de leurs familles en relégation).

Ce système attribue ou enlève des « points de mérite » : les citoyens sont susceptibles de monter et descendre dans la hiérarchie.

De nombreux facteurs peuvent influencer le pointage. Ceux ayant combattu l'occupation japonaise et/ou combattu lors de la guerre de Corée reçoivent un rang « spécial » ou « normal ». Les « citoyens-vedettes » ayant été visités par un leader ou fait un « geste héroïque pour la patrie » (par exemple, avoir dénoncé un collègue ou un membre de leur famille comme « mauvais citoyen », « saboteur » ou « espion ») reçoivent aussi un rang « spécial » ou « normal ». À l'inverse, les citoyens ayant lutté contre le régime, tenté de le fuir vers l'étranger, dénoncé les atteintes aux droits humains, désobéi à un ordre, parlé sans autorisation à des étrangers…, reçoivent un statut « complexe » ou « hostile ». D'autres facteurs plus quotidiens affectent ce pointage comme l'assiduité ou au contraire l'absence aux diverses activités obligatoires, au travail, aux réunions organisées par les cellules locales du Parti. Le pointage d'un citoyen a des conséquences sur les membres de sa famille et sa descendance[4].

Le statut des citoyens au sein du Songbun n'est connu que de la catégorie supérieure (les « Spéciaux ») et de la police politique. [réf. souhaitée] Les autres citoyens peuvent demander aux instances appropriées leur pointage, qui peut leur être communiqué après un certain temps[5].

Les informations sur le Songbun proviennent en grande partie de témoignages de Nord-Coréens en exil. Dans leur pays, les citoyens nord-Coréens doivent manifester, face à tout interlocuteur étranger, un enthousiasme total envers le régime, et ensuite rendre compte à la police politique du contenu de la conversation. S'ils manquent à ces obligations, ils peuvent recevoir des « points de démérite » et dégringoler dans la hiérarchie. C'est pourquoi il est très difficile de connaître l'opinion réelle d'un citoyen nord-coréen, ce qui ne signifie pas qu'ils soient tous aliénés, fanatisés et incapables d'esprit critique, comme un point de vue raciste pourrait l'envisager[6].

Comme le « nomenclateur social » des autres pays communistes, le Songbun classe les citoyens et détermine les ressources, services et privilèges auxquels ils auront droit ou dont ils seront privés. Ce système de classement englobe tous les aspects de la vie d'une personne. Il ne se base pas sur les notes scolaires ou universitaires ni sur les compétences professionnelles comme les principaux systèmes occidentaux de classification, mais sur la loyauté au Parti unique et le rôle politique du citoyen. Ce faisant, les citoyens classés aux plus hauts rangs pourront habiter à Pyongyang, avoir accès aux meilleures écoles, universités et hôpitaux, aux meilleurs logements, à des rations alimentaires plus grandes et à des activités culturelles élargies (vacances, excursions…)[7]. En revanche, les citoyens classés aux plus bas seront obligés de vivre loin des grands centres, notamment dans le Hamgyong du Nord connu pour la rudesse de son climat, obtiendront les pires logements (souvent sans chauffage, ascenseurs, eau courante…), et n'auront accès ni aux études supérieures, ni à des soins médicaux de qualité. Les villes les plus éloignées géographiquement de la capitale sont aussi les plus délaissées et les plus pauvres, avec une voirie boueuse, des transports en commun vétustes, des coupures d'électricité, des difficultés d'approvisionnement[8].

Rason, zone économique spéciale à la frontière russe, où l'économie de marché nord-coréenne a démarré

Le Songbun en 2020

Comme dans les autres pays communistes, le nomenclateur Songbun est contournable notamment grâce à la corruption et à l'économie parallèle, les citoyens des catégories supérieurs pouvant, par le partage clandestin d'une fraction de leurs avantages, se constituer une clientèle d'obligés : les donju. Les personnes responsables de la surveillance et de la comptabilisation du pointage du Songbun accepte des « contributions » en échange d'une autorisation, d'un laissez-passer ou du renoncement à pointer un motif de « démérite ». Depuis la libéralisation de l'économie et sa monétisation, ce système de corruption est en passe de devenir légal et officiel, pour le plus grand bénéfice des catégories supérieures, et le plus grand soulagement des autres : pour le moment, le premier effet de cette évolution est de diminuer les inégalités, mais à long terme on peut s'attendre à ce qu'elles s'accroissent, comme dans l'ex-bloc de l'Est ou en Chine[9].

Pour autant, croire que les citoyens « Spéciaux » perdent leurs privilèges parce que d'autres catégories peuvent aujourd'hui emménager à Pyongyang ou bénéficier d'un meilleur niveau de vie, relève d'une méconnaissance de l'évolution du régime et du pays[10]. En effet, le Songbun est toujours officiellement en place, et les plus démunis ne voient pas leur qualité de vie s'améliorer. Ceux faisant partie des catégories supérieures obtiennent toujours les meilleurs avantages sociaux et restent une faible minorité[7].

Le développement économique étant l'un des objectifs de Kim Jong Un, les effets sociaux négatifs de l'essor économique ne sont pas critiqués par le Parti unique[11]. Nouvelle classe moyenne en voie d'élargissement, les donju sont le moteur de la croissance économique nord-coréenne, qui adoucit les rapports sociaux en atténuant la féroce lutte des classes qui oblige les citoyens à se surveiller et se dénoncer en permanence les uns les autres. Cependant, à travers cette relative détente et ces lents changements, le Parti garde strictement son contrôle sur la société[12].

Article connexe

Notes et références

  1. Viktor Pavlovitch Mokhov, (ru) Советская номенклатура как политический институт, номенклатура в истории советского общества (« La nomenklatura soviétique comme institution politique : classification et histoire de la société soviétique »), Perm 2004.
  2. C'est sur ce barème que se basait l'action de la police politique soviétique : le 1er novembre 1918, Martyn Latsis, définit, dans le journal La Terreur rouge du 1er novembre 1918, les tâches de cette police : « La Commission extraordinaire n'est ni une commission d'enquête, ni un tribunal. C'est un organe de combat dont l'action se situe sur le front intérieur de la guerre civile. Il ne juge pas l’ennemi : il le frappe. Nous ne faisons pas la guerre contre des personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l'enquête, des documents et des preuves sur ce que l'accusé a fait, en acte et en paroles, contre le pouvoir soviétique. La première question que vous devez lui poser, c'est à quelle classe il appartient, quelle est son origine, son éducation, son instruction et sa profession. Ce sont ces questions qui doivent décider de son sort. Voilà la signification et l'essence de la Terreur rouge ». Cité par Viktor Tchernov dans Tche-Ka, ed. E. Pierremont, p. 20 et par Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924, éditions des Syrtes, 2004, (ISBN 2-84545-100-8). Aujourd'hui, en Corée du Nord, c'est la « Division 39 » qui applique ces discriminations.
  3. Interview de Pierre Rigoulot, "Loyaux", "neutres", "hostiles" : bienvenue dans le système des castes de Corée du Nord :
  4. Stephan Haggard et Marcus Noland, « Reform from below: Behavioral and institutional change in North Korea », Journal of Economic Behavior & Organization, vol. 73, no 2, , p. 133–152 (ISSN 0167-2681, DOI 10.1016/j.jebo.2009.09.009, lire en ligne, consulté le 14 novembre 2018)
  5. Quennedey, Benoît., L'économie de la Corée du Nord en 2012 : naissance d'un nouveau dragon asiatique?, Les Indes savantes, impr. 2013 (ISBN 978-2-84654-284-5 et 2-84654-284-8, OCLC 852224266, lire en ligne)
  6. Alain Rodier, Corée du Nord : un problème difficile à appréhender, note d'actualité n° 177 de juin 2009 in : Centre français de recherche sur le renseignement.
  7. (en) « North Korea's Caste System », sur Human Rights Watch, (consulté le 2 février 2020).
  8. Andrei Nikolaevich Lankov, In-ok Kwak et Choong-Bin Cho, « The Organizational Life: Daily Surveillance and Daily Resistance in North Korea », Journal of East Asian Studies, vol. 12, no 02, , p. 193–214 (ISSN 1598-2408 et 2234-6643, DOI 10.1017/s1598240800007839, lire en ligne, consulté le 14 novembre 2018).
  9. Seung-Ho Jung, Ohik Kwon et Sung Min Mun, « Dollarization, Seigniorage, and Prices: The Case of North Korea », Emerging Markets Finance and Trade, vol. 53, no 11, , p. 2463–2475 (ISSN 1540-496X et 1558-0938, DOI 10.1080/1540496x.2017.1344833, lire en ligne, consulté le 14 novembre 2018).
  10. Andrei Lankov et Kim Seok-hyang, « North Korean Market Vendors: The Rise of Grassroots Capitalists in a Post-Stalinist Society », Pacific Affairs, vol. 81, no 1, , p. 53–72 (ISSN 0030-851X, DOI 10.5509/200881153, lire en ligne, consulté le 14 novembre 2018).
  11. (en) « The North Korean Parliamentary Session and Budget Report 2019: Signs of Economic Stagnation and an Open Claim to Leadership on the Korean Peninsula | 38 North: Informed Analysis of North Korea », sur 38 North, (consulté le 2 février 2020).
  12. (en-US) « Five years of Kim Jong Un: How has North Korea's economy fared? | NK News », sur NK News - North Korea News, (consulté le 2 février 2020).
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