Voix passive

En grammaire, la voix passive ou plus simplement le passif est une forme verbale qui se distingue de la voix active par un marquage grammatical spécifique. Son emploi entraîne un remaniement de la structure syntaxique de la proposition de base, c'est-à-dire celle dont le verbe est à la voix active. En français , à de rares exceptions près, seuls les verbes transitifs peuvent être conjugués au passif. L'objet de la proposition de base devient alors le sujet de la forme passive, cependant le sujet du verbe à la forme active disparaît (passif non agentif) ou passe à l'arrière-plan sous forme de complément oblique (ou circonstanciel), appelé traditionnellement complément d'agent (passif agentif) ; le verbe, perdant un de ses arguments ou le rétrogradant au rôle de circonstant, devient intransitif. Cette transformation entraîne un nouveau rapport entre les fonctions des groupes nominaux et les actants qu'ils représentent, l'objet (ou le patient) devenant sujet ce que beaucoup de linguistes appellent un changement de diathèse. La voix passive s'oppose ainsi à la voix active du fait de l'inversion de la répartition en fonctions syntaxiques des rôles sémantiques d'agent et de patient.Il en résulte une thématisation du patient, devenu sujet, par inversion ou disparition de l'agent. Cette présentation, pertinente pour de nombreuses langues, est toutefois réductrice dans une perspective plurilinguistique, puisque le verbe passif peut ne pas avoir de sujet exprimé (passifs impersonnels) et qu'il peut s'agir dans ce cas d'un verbe intransitif. Par ailleurs la thématisation par modification de diathèse peut s'étendre à d'autres actants que l'objet.

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Pour un article plus général, voir Diathèse.

Morphologie du passif

Selon les langues, le verbe au passif peut se former selon différents procédés :

  • par une flexion différente du verbe actif

Dans les langues indo-européennes, c'est le cas du grec ancien et moderne (g.a. et g.m. ἀναγκάζει /anankázeï/anankázi/ = il/elle oblige ; g.a.. et g.m. ἀναγκάζεται / anankάzetaï/ anankάzetɛ/ = il/elle est obligé(e) ; g.a.ἀναγκάζουσι /anankázousi/; g.m.αναγκάζουν /anankázoun/ = ils/elles obligent ; g.a. et g.m. ἀναγκάζεται /anankázetaï/ = il/elle est obligé(e) ; ἀναγκάζονται /g.a.anankázontaï/ g.m.anankázondɛ/ = ils/elles sont obligé(e)s) ; du latin (legit = il/elle lit ; legitur = il/elle est lu(e) ; legunt = ils/elles lisent ; leguntur = ils/elles son lu(e)s) ; de l'albanais (lan = il/elle lave ; lahet= il/elle est lavé-e ; lanë = ils/ elles lavent ; lahen = ils/elles sont lavé-s,-ées). Ces formes se rencontrent aussi dans d'autres familles de langue comme le fula ou peul (Niger-Congo) qui comporte une série de désinences passives différant selon les temps et les modes[1].

Dans toutes les autres langues indo-européennes sauf l'arménien , les passifs sont formés d'un auxiliaire accompagné d'un participe passé. Le verbe être est utilisé dans les langues romanes et slaves, le verbe devenir dans les langues germaniques à l'exception de l'anglais (werden en allemand, worden en néerlandais, blive en danois, bliva en suédois), mais aussi en persan : shodan (Ahmed koshte shod = Ahmed a été tué)[2]. Des verbes de mouvement sont aussi parfois employés comme auxiliaires : hatin (venir) en kurde (hatin kuştin = être tué) ; जाना ,jānā (aller) en hindi et bengali (hindi मारा जाता है , maara jāta hai = il est tué) ; l'italien peut aussi employer à la place de l'auxiliaire être les verbes venire ou andare (aller), ce dernier ajoutant une valeur modale d'obligation (questo libro va letto = ce livre doit être lu).


  • par une modification du vocalisme

C'est une caracréristique des langues sémitiques comme l'araméen, l'hébreu et l'arabe où le passage de la voix active à la voix passive se fait par un changement du vocalisme : il a écrit ⇒ araméen kəṯaḇ ; hébreu כָּתַב , katav ; arabe كَتَبَ , kataba ; il a été écrit ⇒ araméen kəṯîḇ ; hébreu, בָּתוּב, katuv ; arabe كُتِبَ ,kutiba . Comme le voyelles sont notées, partiellement en hébreu, totalement en arabe, par des signes diacritiques généralemnt absents des textes écrits, seul le contexte permet généralement de distinguer actif et passif, كتب pouvant être lu kataba (actif) ou kutiba (passif).


C'est bien sûr le propre des langues de type agglutinant comme le turc qui ajoute au radical verbal le suffixe -il/ ül/ıl/ul ou le suffixe -in/-ın /ün/ -un : voir ⇒ görmek ; être vu ⇒ görülmek ; savoir ⇒ bilmek ; être su ⇒ bilinmek ( le choix du préfixe dépend du verbe et n'est pas prévisible). L'indonésien recourt au préfixe -di qui s'ajoute à la base verbale ou remplace un autre préfixe : acheter ⇒ beli / membeli ; être acheté ⇒ dibeli.. Le swahili insère l'infixe -w- (ou -iwi ou -ew- ou -liw- comme marqueur du passif : aimer ⇒ kupenda ; être aimé ⇒ kupendwa ; acheter ⇒ kununua ; être acheté ⇒ kununuliwa. Cette formation se rencontre aussi avec le suffixe -v- de l' arménien : voir⇒ tesnel ; être vu ⇒ tesnvel ( Ce suffixe est multi-fonctionnel puisqu'il peut également marquer la réflexivité, la réciprocité et l'anticausativité )[3].

Diathèse passive

L'existence de cette structure, présente dans de nombreuses langues, permet de thématiser le patient ou l'objet du procès, autrement dit , d'en faire le sujet d'intérêt au détriment de l'agent parce que celui-ci est inconnu ( Un jeune homme a été assassiné à l'orée de la forêt ) ou allant de soi ( Le voleur a été arrêté ) . L'arabe dénomme la voix passive al majhūl, l'inconnu, ce qui signfie que l'agent est ignoré dans le propos ; c'est pourquoi l'arabe classique ne peut adjoindre à une forme passive de complément d'agent ; l'arabe standard moderne le fait sous l'influence des langues européennes en l'introduisant par un groupe prépositionnel comme de la part de ou par l'intermédiaire de. Il en est de même dans d'autres langues comme le finnois qui a introduit un complément d'agent par imitation du suédois ou de l'anglais, mais qui l'évite quand c'est possible en tournant la phrase autrement : plutôt que d'employer une forme passive dans La femme a été mordue par le chat , il emploie la forme active correspondante en thématisant "la femme" : la femme, le chat l'amordue.


Passif agentif

Le passif agentif est une construction passive dans laquelle l'objet de la phrase active devient le sujet de la phrase passive, alors que le sujet de la phrase active devient complément d'agent. Le nombre d'actants reste donc la même que dans la phrase active correspondante.

Le verbe lui-même peut changer de forme dans les langues flexionnelles (il se met à la voix passive). Selon les langues, le complément d'agent est souvent introduit par une préposition :

  • Actif : [A = sujet acteur] + [B = procès-verbal] + [C = objet patient] ;
  • Passif : [C = sujet patient] + [B = procès-verbal] (+ [prép.]) + [A = complément d'agent].

Il est entendu que l'ordre dans lequel se suivent les actants dépend de la langue. Exemples de transformation passive des énoncés précédents :

  • français : la souris [sujet patient] est mangée [verbe au passif] par [prép.] le chat [complément d'agent] ; Le temps de la phrase passive correspond au temps de l'auxiliaire être ajouté. Le participe passé, selon certains linguistes, prend le rôle d'un attribut du sujet.
  • anglais : the mouse [sujet patient] is eaten [verbe au passif] by [prép.] the cat [complément d'agent] ;
  • chinois : 老鼠 / lǎoshǔ [sujet patient] 被 / bèi [prép.] 貓 / māo [complément d'agent] 吃了 / chīle [verbe invariable] ;
  • grec ancien : ὁ μῦς / ho mûs [sujet patient : nomin.] ἔδεται / édetai [verbe au passif] ὑπὸ / hupò [prép.] τοῦ αἰλούρου / toû ailoúrou [complément d'agent : cas oblique] ;
  • japonais : 鼠は / nezumi-wa [sujet patient] 猫に / neko-ni [complément d'agent + postposition] 食べられます taberaremasu [verbe au passif] ;
  • latin : mus [sujet patient : nomin.] a [< ab prép.] fele [complément d'agent : cas oblique] editur [verbe au passif] ;
  • xhosa : impuku [sujet patient] ityawa [verbe au passif] yikati [complément d'agent].

L'on a ici envisagé les cas où la phrase passive serait le résultat de la transformation d'une phrase active. Le complément d'agent y est donc obligatoire, puisqu'il reprend le sujet de la phrase active. Par conséquent, seuls les verbes transitifs directs peuvent subir cette transformation.

Passif non agentif

Le passif non agentif est une construction passive dans laquelle l'objet de la phrase active devient le sujet de la phrase passive, alors que le sujet de la phrase active est occulté. La phrase présente donc un actant de moins que la phrase active correspondante. Dans certaines langues, un verbe peut être mis au passif non agentif alors qu'il est intransitif ou transitif indirect ; il peut même recevoir un objet patient. Dans ce cas, le passif non agentif sert de forme impersonnelle :

  • français : la souris [sujet patient] est mangée [verbe transitif direct au passif] ;
  • anglais : the mouse [sujet patient] is eaten [verbe transitif direct au passif] ; this bed [sujet patient] has been slept in [verbe intransitif au passif] = « *ce lit a été dormi dans » = « on a dormi dans ce lit » ; Marc [sujet destinataire] was given [verbe transitif au passif] a knife [objet patient] = « *Marc a été donné un couteau » = « on a donné un couteau à Marc » ;
  • norvégien : det sies at (« on dit que », litt. « il est dit que »)
  • latin : amor [verbe transitif au passif] = « je suis aimé » ; laboratur [verbe intransitif au passif] = « *il est travaillé » = « on travaille » ;
  • grec ancien : φιλοῦμαι / philoûmai [verbe transitif au passif] = « je suis aimé » ; βεϐοήθηται / beboếthêtai [verbe transitif indirect au passif] μοι / moi [objet indirect] = « il m'a été porté secours » = « on m'a porté secours » ;
  • chinois : 他 [sujet] 被 [prép.] 打了 [verbe transitif + accompli] (tā bèi dǎle) = « il / par / avoir frappé » = « il a été frappé » ; 老鼠 [sujet-patient ou sujet agissant] 吃了 [verbe transitif + accompli] (lǎoshǔ chīle) = « la souris / avoir mangé » = « la souris a été mangée » ou « la souris a mangé ».
  • russe : дом [sujet] строится [verbe transitif au passif] (dom stroitsa) = « la maison / se construit » = « la maison est construite »

Passif impersonnel

Le passif impersonnel est une construction faite d'un verbe à la forme passive dont le sujet n'est pas l'objet de la forme active correspondante, cet objet ou patient restant à sa place quand il s'agit d'un verbe transitif (direct ou indirect) ou s'effaçant quand il s'agit d'un verbe intransitif. Contrairement à la diathèse passive usuelle, il rend donc possible la passivation des verbes intransitifs. Toutes les langues qui ont des passifs n'en sont pas dotées ; certaines ont les deux ; quelques-unes ne connaissent que le passif impersonnel.

  1. Passif impersonnel avec des verbes transitifs.
  • Français Actif : Les constructeurs n'ont jamais vendu autant de voitures électriques ⇒ Passif impersonnel : Il n'a jamais été vendu autant de voitures électriques.
  • Allemand Actif : Die Städte bauten damals viele neue Häuser ( Les villes construisaient alors beaucoup de maisons nouvelles ) ⇒ Passif impersonnel : Es wurden damals viele neue Häuser gebaut ( "Il était construit alors beaucoup de nouvelles maisons " , on construisait alors beaucoup de nouvelles maisons) .

En français cet emploi relève d'un niveau de langue formel, administratif en particulier, comme celui de certains verbes transitifs indirects qui peuvent être employés au passif alors que la langue usuelle recourt au pronom indéfini on suivi d'une forme active : Il a été procédé à une vaste enquête / on a procédé à une vaste enquête ; il n'a pu être répondu à toutes les requêtes / on n'a pu répondre à toutes les requêtes.

  1. Passif impersonnel avec des verbes intransitifs.

Notes et références

  1. M.H.Klaiman, Grammatical Voice, Cambridge University Press, 1991, p.48
  2. J.Feuillet, Introduction à la typologie linguistique, Paris,2015, Honoré Champion
  3. , ch.3 Syntaxe , p.333 et suivantes

Articles connexes

Bibliographie

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