(1824)
Théâtre complet d’Eugène ScribeAimé André, Libraire-éditeurVolume 16 (p. 337-390).

LE CHÂTEAU


DE


LA POULARDE,

COMÉDIE-VAUDEVILLE.

Représentée pour la première fois, à Paris,
sur le théâtre du Gymnase dramatique,
le 4 octobre 1824.

EN SOCIÉTÉ AVEC MM. DUPIN ET VARNER.


PERSONNAGES


LORD DERBY, riche propriétaire.

FARDOWE, peintre écossais.

ALICE, sa fille.

JULIEN, garde-chasse de lord Derby.

JASPER, oncle de Julien.


La scène se passe en Écosse.


Le théâtre représente un site agreste ; à gauche une cabane.


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Scène PREMIÈRE.

ALICE, assise sur un quartier de rocher et occupée à dessiner ; puis LORD DERBY.


ALICE, tout en travaillant.

Si, au lieu d’être la fille d’un artiste, j’étais celle d’un comte, ou d’un lord ; si j’étais propriétaire de ce superbe château dont j’aperçois d’ici les grandes tourelles, alors je pourrais l’épouser !… (Se retournant.) Ah mon Dieu ! lord Derby ! (À part.) Ce que c’est que d’y penser.


LORD DERBY.

C’est vous, miss Alice, que j’ai le bonheur de rencontrer dans ces montagnes !


ALICE.

Oui, je dessinais ce point de vue… Je faisais là… un château… en Espagne…


LORD DERBY.

Est-ce que par hasard vous seriez seule ?


ALICE.

Non, vraiment ; depuis le point du jour, je suis venu ici avec mon père. Vous savez qu’il ne peut peindre qu’en plein air.


LORD DERBY.

Ce cher Fardowe ! je le reconnais bien là ; le meilleur et le plus original des hommes. C’est le Lantara de l’Ecosse.


Air : L’amour qu’Edmond a su me taire.

L’indifférence l’accompagne
Sur l’avenir, sur le passé ;
Souvent le peu d’argent qu’il gagne
Pour les autres est dépensé.
On le croirait dans l’indigence,
À son train modeste et discret ;
On le croirait dans l’opulence,
En voyant tout le bien qu’il fait.


ALICE.

Oh ! vous, milord, vous êtes un de ses partisans fanatiques.


LORD DERBY.

Ne fût-ce que par reconnaissance ; il me semble que je dois plus qu’un autre admirer son talent ; c’est à lui que je dois ma fortune ; sans lui je serais déshérité.


ALICE.

Que me dites-vous !


LORD DERBY.

Mon père, quelques jours avant sa mort, entouré de parens avides, et abusé sur mon compte par de faux rapports, avait déjà signé le testament, fatal qui m’enlevait tous mes droits, lorsque Fardowe, son commensal et son ami, lui apporte un tableau qu’il venait de terminer ; c’était celui de l’Enfant prodigue. Chacun admirait la figure sublime du père, ses traits, animés encore par un reste de colère, et sur lesquels brillent des larmes de joie et de pardon. « Hé bien ! » s’écrie Fardowe en voyant l’émotion générale ; « hé bien ! milord, cet homme que vous admirez, ne voulez-vous pas l’imiter ? Son enfant était coupable, et il lui ouvre les bras ! Et votre fils à vous, qu’est-il devenu ? Vous l’avez chassé, vous l’avez banni, et vous le déshéritez ? »


Air : Connaissez mieux le grand Eugène.

« En vain ici chacun admire
« L’œuvre de mon faible pinceau :
« Pour votre honneur j’aime mieux le détruire ;
« Ceux qui viendraient dans ce château
« S’écrieraient tous, en voyant ce tableau :
« De la bonté cette fidèle image
« À sa rigueur n’a rien appris :
« Il eut de l’or pour payer cet ouvrage,
« Il n’en eut pas pour secourir son fils ! »

Un instant après, mon père était dans ses bras, et le testament était déchiré.


ALICE.

Hé bien ! est-ce étonnant ! Jamais mon père ne m’a parlé de cette aventure-là.


LORD DERBY.

Ce qui va bien plus vous surprendre, c’est qu’il ne m’a pas encore été permis de lui en témoigner ma reconnaissance. Il n’a jamais voulu rien accepter de moi.


ALICE.

Pour cela, c’est bien lui ! Il est fier comme un artiste, et comme un Écossais.


LORD DERBY, regardant Alice avec tendresse.

Je n’avais qu’un moyen de m’acquitter envers lui ; et ce projet souriait à mon cœur. Mais d’après ce que m’a dit votre père, je sais qu’il ne faut plus y penser.


ALICE.

Quel projet ?… Et que vous a-t-il dit ?


LORD DERBY.

N’en parlons plus. C’est peu généreux à moi de rappeler de pareils souvenirs ; et d’ailleurs, j’avais juré de garder le silence. Mais je me suis promis que, malgré lui, je forcerais Fardowe à recevoir quelque chose de ma main, et il faudra bien que j’y réussisse. Vous connaissez le château de Dinvarach, que l’on aperçoit d’ici ?


ALICE.

C’est la plus belle propriété du comté.


LORD DERBY.

Hé bien, Alice, je viens de l’acheter. Et vous devinez dans quelle intention.


ALICE.

Quoi, milord ! vous auriez la générosité ?…


LORD DERBY.

Oh ! je n’ai fait rien encore ; le plus difficile, c’est de le forcer à accepter un pareil présent ; et si nous n’employons pas quelque ruse… Où est-il maintenant ?


ALICE.

Tenez, le voyez-vous auprès du torrent, assis sur un rocher, ses pinceaux à la main, et son fusil à côté de lui ?


LORD DERBY.

Il a donc toujours la passion de la chasse ?


ALICE.

Oui, une passion malheureuse. Il a, entre autres prétentions, celle d’être un des premiers chasseurs de l’Écosse ; et je n’ai pas souvenir qu’il ait jamais, dans sa vie, rapporté une perdrix.


Air : De someiller encor, ma chère.

Mais rien ne saurait le distraire
De ce goût… c’est une fureur…
A-t-il un paysage à faire,
Il s’y peint toujours en chasseur,
Visant la perdrix, la bécasse…


LORD DERBY.

Est-il ressemblant ? Pas beaucoup :


ALICE.

Est-il ressemblant ? Pas beaucoup :

Car en peinture, quand il chasse,
Il ne manque jamais son coup.


LORD DERBY.

Et cependant, il tient à la réputation d’excellent tireur, bien plus qu’à celle de bon peintre.


ALICE.

C’est que celle-ci est acquise, tandis que l’autre…


LORD DERBY.

Cela peut nous servir. Je cours au château, où j’ai dans ce moment plusieurs seigneurs de mes amis. Nous allons nous concerter… Adieu, adieu ; car voici votre père avec arme et bagage.

(Il sort.)

Scène II.

ALICE, puis FARDOWE.


FARDOWE, tenant d’une main sa palette, ses pinceaux, son tableau, son chevalet, et de l’autre son fusil.

Admirable ! admirable !


ALICE.

À qui en avez-vous donc, mon père ?


FARDOWE.

Je te dis que c’est admirable.


ALICE, prenant le tableau.

Oui, vous avez raison. Vous n’avez rien fait de mieux.


FARDOWE.

Il ne s’agit pas de mon tableau, mais d’un faisan superbe. J’étais trop loin pour l’atteindre ; mais qu’il est agréable d’être peintre et chasseur ! on aperçoit un pluvier doré dont on veut reproduire les couleurs ; pan ! voilà un modèle.


Air de Partie carrée.

Tous mes succès, je les dois à la chasse ;
Là passe un lièvre, un cerf de ce côté,
Je les abats : mon pinceau les retrace ;
Ils revivront dans la postérité.
Oui, nous vivrons à jamais, et j’y compte.


ALICE.

Et le gibier qui court en liberté,
En attendant, déjà, prend un à-compte
Sur l’immortalité !

Quel coloris ! Quelle vérité ! Les beaux arbres ! on dirait que le vent les agite encore.


FARDOWE.

Laisse-moi donc tranquille ; ça ne vaut pas le diable. Je n’étais pas en train aujourd’hui ; et puis, je voulais, pour animer le paysage, placer sur le second plan un petit chamois, lorsque j’en vois un qui file à deux pas ; bon ! je me dis : voilà mon affaire.


ALICE.

Vous l’avez tué ?


FARDOWE.

Eh non ! il court encore ; je pensais toujours à ma perspective, et j’ai visé sur le second plan.


ALICE.

Tandis que le chamois, était sur le premier.


FARDOWE.

Comme tu dis ; vois-tu, ma fille, il faudra que je renonce à la peinture ; ça me distrait, ça me fait du tort.


ALICE.

Y pensez-vous ?


FARDOWE.

Oui, je suis sûr que cette palette, ces pinceaux, tout cela gâte la main.


ALICE.

Allons, il ne manquait plus que cela.


FARDOWE.

Je finirais par ne plus être que de la seconde force.


ALICE, mettant le tableau sur le chevalet.

Oui, mais en attendant, il n’y a presque plus rien à faire à ce tableau ; et vous allez l’achever ; vous l’avez promis à lord Derby.


FARDOWE.

C’est vrai, et ce n’est pas à lui que je voudrais manquer de parole ; un brave seigneur, un joli cavalier, immensément riche ; je m’en vante. On disait qu’il était dans ce pays ; est-ce que tu ne l’as pas vu ?


ALICE.

Non… non… mon père… mais puisque nous en sommes sur ce chapitre, expliquez-moi, je vous prie, d’où vient le changement que j’ai cru remarquer dans ses manières. Autrefois, quand j’étais élevée avec lui, au château de son père, il était joyeux, aimable, rempli de prévenances. Depuis, il m’a toujours traitée comme une amie, comme une sœur. Et voilà près d’un mois que je ne le reconnais plus : il ne vient plus, comme autrefois, à votre atelier ; ou bien quand il me rencontre, il a un air sombre et soucieux ; il évite de me parler.


FARDOWE.

Vrai ! c’est bien à lui ; c’est un honnête homme, il me l’avait promis.

(Il quitte son tableau, prend son fusil, et s’approche de la coulisse.)

ALICE.

Hé bien, mon père, que faites-vous donc ?


FARDOWE.

Tais-toi donc, tais-toi donc, c’est mon faisan que j’avais cru apercevoir ; mais le voilà parti ; sont-ils impatiens dans ce pays-ci ? ils n’attendent jamais qu’on les mette en joue.


ALICE.

Et il n’est pas question de cela, mais de milord. Que vous avait-il promis ? et que lui avez-vous dit ?


FARDOWE.

Écoute, ma fille ; tu es sage, bien élevée, et tu penses comme moi ; il faut que l’honneur passe avant tout ; hé bien ! lord Derby est depuis long-temps amoureux de toi, et il voulait t’épouser.


ALICE.

Que dites-vous ? Ce n’est pas possible.


FARDOWE.

Il me l’a avoué, à moi qui te parle ; mais j’étais l’ami de son père, je suis le sien, et je ne lui laisserai jamais faire une pareille folie ! Pour lui d’abord, parce qu’avec sa fortune et son rang, il peut aspirer aux premiers partis du royaume. Ensuite pour moi, qui ai eu le bonheur de lui être utile, de lui sauver son héritage, et on dirait que je le lui ai conservé pour me l’approprier, on dirait que je me suis fait payer de mes services. Non, non, ce n’est pas là d’un artiste, ni d’un honnête homme.


ALICE.

Ah ! mon père !


FARDOWE.

Pour le faire renoncer à ses prétentions, j’ai eu recours à un stratagème dont je te demande pardon ; mais c’était le seul qui fut infaillible ; je lui ai fait entendre que tu avais une inclination, que tu en aimais un autre.


ALICE.

Comment ! vous avez pu lui dire ?…


FARDOWE.

J’étais sûr, après cela, qu’il était trop galant homme pour insister ; et en effet, tu as dû voir depuis ce moment-là… hé bien, Alice, hé bien, ma fille, qu’as-tu donc ? je crois que tu pleures.


ALICE.

Pardon, mon père, c’est plus fort que moi.


FARDOWE.

Je te comprends, mon enfant. Ce que j’avais cru deviner est donc vrai. Alice, ton cœur doit m’accuser ; mais avec le temps, avec la réflexion, tu me rendras plus de justice. Tu ne seras pas la femme d’un lord, mais tu seras la fille d’un artiste, d’un honnête homme. Nous n’aurons rien, c’est probable ; mais nous serons fiers de notre pauvreté, cela vaut mieux que de rougir de sa fortune. Allons, Alice ; allons, mon enfant ; sois bonne fille, sèche tes pleurs, et embrasse ton père.


ALICE, pleurant.

Oui, vous avez raison… (À part.) mais en attendant, ça fait bien mal.


FARDOWE.

Allons, allons, ne pensons plus à tout cela, et occupons-nous de notre déjeuner. C’est là, je crois, la cabane d’un garde-chasse, et ces gaillards-là, d’ordinaire, ne se laissent pas manquer de provisions. Holà, quelqu’un.


Scène III.

ALICE, FARDOWE, JULIEN.


JULIEN.

Qu’y a-t-il ? qu’est-ce qui vous amène ?


FARDOWE.

Un excellent appétit ! un appétit d’artiste, et une soif de chasseur ; deux choses vivaces et tenaces ; car chez moi, ça dure toujours.


JULIEN.

Dame ! vous ne trouverez guère ici à qui parler ; je n’ai que du lait et des fruits.


FARDOWE.

C’est égal, faute de mieux, donne-nous-le toujours. Tiens, voilà, pour ta peine.


JULIEN.

Comment ! une pièce d’or ! j’ai vu quelquefois des seigneurs, de riches cavaliers, la cravache à la main, qui ne donnaient qu’un scheling, et vous, qui tenez un pinceau ! c’est drôle !


FARDOWE.

Oui, mon garçon : il y a des lords qui paient en artiste, moi je suis un artiste qui paie en milord.


JULIEN.

Voilà qui est différent : et à tout seigneur, tout honneur… (À voix basse.) Vous sentez bien que, quand on est garde-chasse dans une forêt remplie de gibier, il faudrait être bien maladroit pour ne pas avoir au moins quelque bonne pièce de venaison.


Air : Tenez, moi je suis un bon homme.

J’vais servir à vot’ seigneurie
Un superbe lièvre que j’ai ;
Jamais en meilleur’ compagnie
Il ne pourrait être mangé :
Les maîtres de ce beau domaine
N’en rencontrent pas d’ si fameux ;

Ils ronf’l'nt encor, que j’ somm’s en plaine,
Et j’ les choisissons avant eux.

Je l’ai tué avant-hier, à cent vingt pas.


FARDOWE.

Diable ! c’est un confrère ; c’est dans mon genre… (Fouillant encore dans sa poche) tiens, mon garçon.


ALICE.

Mais, mon père.


FARDOWE.

C’est un excellent tireur ; il faut encourager les talens.

(Julien, saluant, rentre dans sa cabane.)

ALICE.

Ah ! ça, mon père, y pensez-vous ? c’est bien d’être généreux ; mais pour un pareil déjeuner, deux pièces d’or, deux guinées.


FARDOWE.

Que veux-tu ? elles étaient là ; pourquoi aussi ce matin les as-tu mises dans ma poche ?


JULIEN, sortant de sa cabane.

Quand milord voudra se mettre à table.


FARDOWE, s’asseyant, ainsi que sa fille.

Allons, mon garçon, et toi aussi, sans façon, nous ne sommes pas fiers.


JULIEN.

Oh ! non, monsieur, je n’oserais pas ; et puis d’ailleurs, dans ce moment, je n’ai pas d’appétit.


ALICE.

Et pourquoi donc ?


JULIEN.

D’abord, parce que j’ai déjeuné, et puis, que j’ai du chagrin.


ALICE.

Ce pauvre garçon ! contez-nous donc cela.


JULIEN.

Voilà le château de Dinvarach qui vient d’être mis en vente ; qui est-ce qui l’achètera ? je n’en sais rien. Le nouveau propriétaire va peut-être m’ôter ma place de garde-chasse, et alors, comment que j’épouserai Marie ?


FARDOWE.

Tu es donc amoureux ?


JULIEN.

Dame ! dans mon état, je n’ai que cela à faire, et à tuer du gibier. Voilà deux ans que je suis amoureux de Marie Weller, la fille d’un marchand de bestiaux ; mais mon oncle Jasper ne veut pas consentir à ce mariage.


FARDOWE.

Et pourquoi ?


JULIEN.

D’abord, parce que je n’ai rien.


FARDOWE.

N’est-ce que cela ? (Fouillant dans sa poche.) Tiens, mon garçon… Ah diable ! cette fois-ci il n’y a plus rien.


JULIEN.

C’est égal, monsieur, ce sera pour une autre fois, vous me devrez ça.


FARDOWE.

Oui, certes, je te promets une dot sur le produit de mon premier tableau, et nous verrons si ton oncle Jasper… Je lui ferai entendre raison.


JULIEN.

Oh ! vous aurez de la peine, parce qu’il est si fier et si hautain, surtout depuis sa dernière dignité ; il vient d’être nommé, à Édimbourg, capitaine de la garde urbaine..


FARDOWE.

De la garde urbaine ? Amène-le-moi, mon garçon ; je me charge de ton affaire. Justement j’ai des renseignemens à lui demander sur un monsieur qui, si j’en crois son uniforme, doit être de sa compagnie ; c’est une aventure étonnante qui m’est arrivée hier au salon des tableaux.


ALICE.

Quoi donc ? quelle aventure ?


FARDOWE.

Je te raconterai cela plus tard ; un brave homme que je n’avais jamais vu, à qui j’ai donné un soufflet sans le vouloir, et par distraction.


ALICE.

Qu’est-ce que vous me dites là ?


FARDOWE.

Oui, je discutais avec un confrère sur le mérite d’un tableau, que je lui montrais en élevant la main, lorsque la foule qui était derrière nous me pousse le coude, et mes cinq doigts ont été tomber sur la joue d’un voisin observateur impartial. Il a pris cela pour un soufflet ; certainement ce n’en était pas un ; je m’en rapporte à ceux qui s’y connaissent. Mais impossible de s’entendre ; la foule nous a séparés ; et je t’avoue que je serais enchanté de le retrouver pour m’expliquer avec lui, et lui faire mes excuses.


ALICE.

Ah ! mon Dieu ! et s’il ne veut pas les recevoir ?


FARDOWE.

Tant pis pour lui ; je ne lui conseille pas de se fâcher ; parce qu’au fusil comme au pistolet, je suis sûr de mon coup. Tu peux être tranquille, tu me connais.


ALICE, à part.

C’est pour cela que je tremble.


FARDOWE, à Julien.

Va chercher ton oncle ; ne lui dis rien, je me charge de tout.


JULIEN.
Air : Je regardais Madelinette.

Dans cet endroit daignez m’attendre ;
Pour aller plus vit' le chercher,
J’ connais un ch’min que je-vais prendre,
En glissant d’rocher en rocher.
C’est la méthode la plus sûre,
Dans c’ pays pour ne pas broncher ;
Et sans mes deux mains, je vous jure,
Que je n’y pourrais pas marcher.
Dans cet endroit, etc., etc., etc.

(Il sort par la gauche.)

Scène IV.

ALICE, FARDOWE ; lord DERBY, entrant par la droite.


FARDOWE.

C’est vous, milord ; je ne m’attendais pas au plaisir de vous voir. Qui diable vous amène sur ces montagnes, au milieu des forêts ?


LORD DERBY.

Je venais les visiter en amateur ; elles dépendent du château de Dinvarach, dont je voulais faire l’aquisition.


FARDOWE.

Une bonne idée que vous avez là ; il n’y a pas de plus belle propriété à cinquante lieues à la ronde.


LORD DERBY.

Oui, mais, par malheur, il n’y a pas moyen de l’acheter.


ALICE, à part.

Que veut-il dire ?


FARDOWE.

Vous êtes arrivé trop tard ?


LORD DERBY.

Non ; le château n’est plus à vendre ; il est à gagner : afin d’en avoir un meilleur parti, on l’a mis en loterie.


FARDOWE.

C’est la mode maintenant ; ils n’en font pas d’autres. Ainsi donc, c’est le hasard qui va décider.


LORD DERBY.

Non ; c’est l’adresse. Sir Robert, le propriétaire, est un grand chasseur, et qui, tout en vendant son château, espère le regagner ; c’est pour cela qu’il a décidé qu’il appartiendrait au tireur le plus habile.


FARDOWE

À merveille ! sir Robert a eu là une idée sublime.


LORD DERBY.

Aujourd’hui même, et sur cette plate-forme, qui est l’endroit du pays le plus élevé, il doit dresser un mât de cinquante pieds de haut. (Montrant la coulisse à gauche.) Et tenez, je crois déjà même qu’on y travaille.


FARDOWE.

C’est ma foi vrai !


LORD DERBY.

À l’extrémité du mât, on doit attacher la plus belle volaille de la basse-cour de milord : le choix est tombé sur une poularde magnifique, et celui qui sera assez heureux pour l’abattre…


FARDOWE, se frottant les mains.

Gagnera le château, c’est charmant c’est une espèce de tournoi.


ALICE, riant.

En effet, ça aurait quelque chose de chevaleresque, si ce n’était la poularde.


LORD DERBY.

Oui, riez, je vous le conseille. Moi, qui voulais me rendre adjudicataire, et qui suis maladroit, je n’en approcherai jamais ; cependant j’ai pris quatre billets.


FARDOWE.

Dites-moi donc, milord, est-ce que le prix en est bien cher ?


ALICE, à part.

Voilà mon père qui donne dans le piège.


LORD DERBY.

Mais oui ; six mille francs le billet, et encore on n’en trouverait plus, tout à été pris en un instant.


ALICE.

Ah ! mon Dieu ! c’est exorbitant !


FARDOWE.

Qu’est-ce que tu dis donc ? six mille francs un château comme celui-là ! c’est pour rien ! c’est donné ! pour quelqu’un, surtout, qui est à peu près sûr. Dieux ! si j’avais…


LORD DERBY.

Est-ce que vous n’avez pas d’argent ?


FARDOWE, fouillant dans sa poche.

Peut-être bien.


Air de l’Écu de six francs.

Aux espèces je ne tiens guères ;
J’ai toujours regardé l’argent
Comme un de ces amis vulgaires,
Qui vous font visite en courant,
Et qui ne restent qu’un instant ;
Chez moi, l’on dirait qu’il s’ennuie,
Et j’en sais le motif secret :
C’est que jamais dans mon gousset
Il ne se trouve en compagnie.


LORD DERBY.

Moi, je n’ai pas grand espoir ; et si vous voulez choisir parmi mes billets, je serai trop heureux de vous faire un cadeau.


FARDOWE.

Et moi, morbleu ! je n’en veux pas. Nous ne recevons rien, n’est-ce pas, ma fille ? Mais nous pouvons faire ensemble un autre marché, une affaire de commerce. Voici un tableau que je vous ai promis ; prenez, regardez, et estimez-le.


LORD DERBY.

Douze mille francs, s’il ne vaut le double.


FARDOWE.

Ce n’est pas vrai, vous abusez de ma position.


LORD DERBY.

Je vous soutiens qu’il les vaut.


FARDOWE.

Il ne les vaut pas ; et je m’y connais mieux que vous, j’espère, un amateur. (À part, à sa fille.) Un ignorant, qui veut se mêler de parler. (À lord Derby.) Écoutez, milord, je vous en ferai encore un pareil, et vous me céderez deux billets, voyez si cela vous convient.


LORD DERBY.

C’est conclu. Venez avec moi au château, tous les prétendans y sont rassemblés, et je vous donnerai, là vos deux numéros.


ALICE, à part, à lord Derby.

Ah, milord ! je vous devine ; quelle reconnaissance !


LORD DERBY.

Partons. Venez-vous, Fardowe ?


FARDOWE.

Je vous suis, milord, je prends mon fusil. (À part, en s’en allant.) Dieux ! quand j’y pense, d’ici avec mon fusil, pif, paf, je la vois dégringoler… Milord, je suis à vos ordres.

(Il sort avec Alice et lord Derby.)

Scène V.

JULIEN, puis JASPER.


JULIEN.

Par ici, mon oncle, par ici.


JASPER.

Hé bien ! où est donc ce monsieur ?


JULIEN.

Il était là ; il va revenir, si vous voulez l’attendre.


JASPER.

Me faire attendre, la conduite est un peu leste, surtout lorsque j’ai pris la peine de condescendre à ses désirs.


JULIEN.

C’est égal, mon oncle, ne vous fâchez pas, parce que c’est un brave homme, un homme de talent, qui fait des choses étonnantes. Il m’a promis de me donner une dot, et de vous faire entendre raison.


JASPER.

Me faire entendre raison ! voilà un drôle bien hardi ! Tu ne lui as donc point appris ce qu’était Jasper de Mac-Kin-Kof, capitaine de la garde d’Édimbourg ?


JULIEN.

Si, mon oncle ; je l’ai prévenu que vous étiez un enragé, et que vous couriez après les coups de pistolet, comme si vous ne pouviez pas vivre sans cela. Mais il ne s’agit pas ici de se battre, comme vous le faites toutes les semaines, c’est, au contraire, une conférence pacifique.


JASPER.

Tant pis, morbleu ! Dans ce moment, je serais enchanté d’avoir une affaire ; il me la faut, comme indemnité, car hier on m’a fait un affront.


JULIEN.

Qu’est-ce que c’est, mon oncle ?


JASPER.

Taisez-vous, ça ne vous regarde pas.


Air de Voltaire chez Ninon.

Je sais bien ce que j’ai reçu :
(À part.)
C’était un soufflet anonyme.
(Haut.)
Je réserve au premier venu
Un courroux aussi légitime…


JULIEN.

Quoi ! vraiment ! qu’il soit blond ou brun ?…


JASPER.

Cela m’est égal… ma vaillance
A besoin de tuer quelqu’un :
Mais je n’ai pas de préférence.


JULIEN.

Là, encore des querelles, je ne vous conçois pas ; ça vous est donc égal d’exposer comme ça votre existence ?


JASPER.

Non pas, mon neveu ; j’y tiens autant qu’un autre, et même plus qu’un autre ; car je sais ce que valent les jours d’un brave : mais dans mon état, il faut être chatouilleux sur l’article, alors, je me suis fait un courage sans danger, une bravoure à coup sûr.


JULIEN.

Comment, mon oncle, vous vous faites assurer ?


JASPER.

Oui, monsieur, en me façonnant, depuis quinze ans, au maniement et exercice du pistolet, où je suis, j’ose le dire, d’une force imperturbable.


Air : Voici la manière.


Mettre avec justesse
Une balle à vingt pas ;
Grâce à son adresse
Narguer le trépas :
Habile guerrier,
Par une valeur méthodique,
Tirer le premier,
Afin d’éviter la réplique ;
La visière nette,
Le poignet dispos :
Voilà la recette
Pour faire un héros.


DEUXIÈME COUPLET.


Sitôt qu’on se fâche,
Loin d’être pressé ;
Moi toujours je lâche
D’être l’offensé.
Alors, en avant….

Et tous mes coups sont immanquables ;
Achille et Roland
N’étaient-ils pas invulnérables ?
Casser bras et tête
Sans risquer ses os,
Voilà la recette
Pour faire un héros.


JULIEN.

Tenez, mon oncle, voilà ce monsieur ; je suis sûr que du premier mot vous allez vous entendre. Je vais vous présenter..

(Jasper se tient un peu à l’écart.)

Scène VI.

Les précédens, FARDOWE.


FARDOWE.

J’ai mes deux billets, nos 3 et 4.


JULIEN, allant à Fardowe.

Monsieur, c’est mon oncle qui est là…


FARDOWE.

Mille pardons, je suis à lui. (À Jasper.) Monsieur, j’ai bien l’honneur… Eh ! mais, en croirai-je mes yeux !


JASPER.

Par la caserne d’Édimbourg ! c’est mon homme d’hier, celui qui avait gardé l’incognito.


JULIEN.

Ils se connaissent ; ah bien ! ça va aller tout seul.


FARDOWE.

Je suis enchanté de vous rencontrer, la foule qui nous a séparés, m’a empêché hier de vous faire mes excuses.


JASPER.

Je n’ai pourtant pas quitté la salle.


FARDOWE.

Et moi, je vous attendais à la porte ; il n’est pas étonnant que nous ne nous soyons pas retrouvés. Mais je vous répéte, monsieur, que le hasard seul…


JASPER.

Ce n’est pas là la satisfaction qu’il me faut : l’affaire a eu des témoins ; je suis l’offensé, vous en convenez…


JULIEN.

Eh bien, qu’est-ce qu’il dit donc ?


FARDOWE.

C’est-à-dire, monsieur, vous êtes l’offensé parce que vous le voulez bien, c’est une complaisance de votre part, car je vous déclare sur mon honneur…


JASPER.

Il suffit, monsieur, vous devez me comprendre… (À haute voix) et si vous êtes brave…


FARDOWE, se rapprochant de Jasper, et lui parlant à demi-voix.

Monsieur, les braves ne crient pas ; l’heure, le lieu, le choix des armes, c’est comme vous voudrez ; seulement, et dans votre intérêt, je vous engage à ne pas choisir le pistolet ; voilà tout ce que j’ai à vous dire.


JASPER.

Au contraire, monsieur, c’est mon arme.


FARDOWE.

À la bonne heure, ma délicatesse est à couvert ; mais laissons là les affaires particulières, parlons de votre neveu et de son mariage.


JASPER.

Non, monsieur ; point de conférence, point de mariage ; je ne veux rien entendre, et si mon neveu osait y penser encore, comme tuteur, je le lui défends ; comme oncle, je le déshérite ; et comme capitaine de la force armée, je le fais arrêter, s’il ose passer outre, à tantôt. À trois heures.


Air : L’amour ainsi qu’la nature.
Ici je viendrai vous prendre.

FARDOWE.
Enchanté de vous attendre.

JASPER.
Et dans ces lieux retirés…

FARDOWE.
Monsieur, comme vous voudrez.

JASPER.
Sans adieu…Prêt à vous suivre.

FARDOWE.
Sans adieu…Prêt à vous suivre.

JASPER.

Il faudra qu’avant ce soir
L’un de nous cesse de vivre….


FARDOWE.
Au plaisir de vous revoir.

JASPER, en s’en allant.

À tantôt… à trois heures…


Scène VII.

FARDOWE, JULIEN.


FARDOWE.

Voilà un farouche guerrier.


JULIEN.

Ah ! mon Dieu ! qu’ai-je fait là ? et qu’est-ce que ça va devenir ?


FARDOWE.

Sois tranquille, mon enfant ; je n’oublierai point que c’est ton oncle, et je te promets de l’épargner.


JULIEN.

Ce n’est pas pour lui que j’ai peur.


FARDOWE.

Comment ! ce serait pour moi ! ce pauvre garçon ! sois tranquille, je reconnaîtrai cela ; je t’avais promis une dot sur mon premier tableau, et tu l’auras, je te le jure, c’est-à-dire… non ; ça n’est pas possible, il est vendu d’avance.


JULIEN, à part.

Et c’est peut-être le dernier qu’il pourra faire.


FARDOWE, se fouillant.

Et dire que je n’ai rien sur moi !… Tiens, mon garçon, voilà un billet excellent, c’est de l’or en barre… (À part.) Au fait, je n’ai pas besoin d’en avoir deux, puisque je suis sûr du premier coup….


JULIEN.

Et qu’est-ce que j’en ferai ?


FARDOWE.

Tu le vendras ; ça vaut six mille francs au porteur. — Et tu trouveras ici, dans l’instant, une foule de lords et de jeunes seigneurs qui seront trop heureux de te l’acheter ; on n’en trouve plus.


JULIEN.

Six mille francs !


FARDOWE.

C’est une dot, et avec cela tu pourras te moquer de ton oncle, de ton tuteur et du capitaine de la force armée. Entends-tu le son du cor ? c’est le signal, je vais me préparer.


Air du Pot de fleurs.

Favorisé par des chances nouvelles,
Je puis posséder un château
Orné de ses quatre tourelles ;
Dieux ! pour un peintre quel tableau !
Moi qui, toujours sur le qui-vive,
N’eus jusqu’ici pour logement
Qu’un grenier sur le premier plan,
Et l’hôpital en perspective.

(Il sort.)

Scène VIII.

JULIEN, SEUL.

Je n’en reviens pas encore. Comment ! dans ce billet-là, il y a le château de Dinvarach ! C’est ma foi vrai ! tout ça y est écrit, c’est une loterie. Billet n° 3, prix : six mille francs. Comme dit ce brave homme, c’est une dot, aussi je m’en vais le vendre sur-le-champ. C’est dommage, malgré ça, que ça ne rapporte pas davantage ; parce qu’enfin.… six mille francs, il n’y a pas de quoi rouler carrosse, ça me fera traîner pendant quelques années, et voilà tout. C’est celui qui gagnera le château qui sera bien heureux !… et dire que, d’un coup de fusil, on peut devenir seigneur du canton ! quand je pense à cela, la main me démange, et voilà des idées seigneuriales qui me montent à la tête… Je sais tirer aussi bien qu’eux ; il n’y a là que des gens riches, ça n’est pas fort. (Faisant signe de tirer.) En fait de ça, un milord ne vaut pas un garde-chasse. Allons, au petit bonheur, je me risque.


Air des Amazones.

Oui, tout ou rien… allons, je me hasarde.
Voilà le but que l’on vient de placer ;
Ajustons bien, et surtout prenons garde,
Car je n’ai pas de quoi recommencer…
Nombre de gens aujourd’hui qui parviennent,
Richards, banquiers, comme on en voit beaucoup,
Pour fair’ fortune à deux fois s’y reprennent,
Moi j’ suis forcé d’ la faire du premier coup.

Je les entends, je cours chercher mon fusil.

(Il rentre dans sa cabane.)

Scène IX.

Lord DERBY, FARDOWE ; chœur de prétendans portant le fusil sur l’épaule ; paysans avec des tambours et des musettes, piqueurs avec des cors de chasse. — un paysan marche en tête avec une bannière déployée, paysans et paysannes, et parmi ces dernières Alice, qui est spectatrice.

Chœur et marche du cortège, qui défile sur le devant du théâtre, au bruit du tambour, sur l’air de la Servante justifiée.


(Pendant cette marche, on a placé près de la coulisse, à droite, une espèce de balustrade à hauteur d’appui, qui est censée en face du grand mât, qu’on ne voit pas. — Les musiciens, la bannière, les prétendans se mettent à gauche du théâtre, et les paysans garnissent le fond ; plusieurs gravissent sur les rochers et sur les arbres, afin de mieux voir.)

LORD DERBY, bas à un paysan.

Tout est bien convenu.


LE PAYSAN, de même.

Oui, milord, je serai au pied du grand mât, où je tiendrai la corde… Dès qu’on élèvera la bannière, ça sera signe que M. Fardowe va tirer, et alors…


LORD DERBY.

C’est cela même, cours à ton poste.


LE PAYSAN.

Ah ça, vous m’assurez au moins que je ne risque rien, c’est que celui qui va gagner le prix est si maladroit… il ne faut qu’une balle égarée…


LORD DERBY.

Sois donc tranquille ; je te réponds de tout.


FARDOWE, regardant dans la coulisse.

Dites donc, milord, c’est joliment loin, il y a plus de deux cents pas, et à peine si l’on aperçoit l’héroïne de la fête… Attendez, elle a remué la tête, c’est bon, je sais à peu près où elle est ; voilà tout ce qu’il me faut.


LORD DERBY.

Attention, on va commencer par ordre de numéros… (Fouillant dans sa poche.) (À part.) Je crois que je me suis donné les numéros 1 et 2. (Haut.) Et vous, Fardowe ?


FARDOWE, occupé à arranger son fusil, et lui passant sa carte.

Je n’en sais rien ; voyez vous-même, je crois que c’est le 4.


LORD DERBY.

Et l’autre ?


FARDOWE.

Je ne l’ai plus ; je l’ai donné à un pauvre diable, à qui j’avais promis une dot ; et tenez, le voici, son fusil sur l’épaule.

(En ce moment, Julien sort de sa cabane.)

LORD DERBY.

Eh mais, c’est un garde-chasse… Ah mon Dieu ! le petit Julien, le plus habile tireur du pays ! C’est décidé, (Montrant Fardowe) je ne pourrai jamais rien faire pour cet homme-là ; il a toujours le talent de tout renverser.


FARDOWE.

Qu’est-ce que vous avez donc ?


LORD DERBY.

Rien, morbleu !… (Haut.) Mais ce gaillard-là, qui n’est pas prévenu, est capable de ne pas la manquer.


FARDOWE, à Julien.

Tu as toujours ton billet ?


JULIEN.

Oui, monsieur, le n° 3.


LORD DERBY, à part.

Juste, avant lui.


FARDOWE.

Est-ce que tu n’as trouvé personne qui voulût le prendre ?


JULIEN.

Si, monsieur. Mais je me le suis pris moi-même, parce que j’ai bonne idée, de mon fusil, qui ne manque jamais son coup sur des perdrix ; ainsi, je me suis dit : sur une poularde…


FARDOWE.

Comme tu voudras, mon garçon, tu es le maître, et puis je serai près de toi, et je te donnerai des conseils pour ajuster.


LORD DERBY, à part.

Parbleu ! il n’y a que ce moyen-là. Faisons un échange (Prenant un des billets dans sa poche, et le tendant à Fardowe.) Venez vite ; car le maître des cérémonies va appeler les numéros.

(Roulement de tambour.)

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES, tenant une feuille de papier.

Le numéro un.


LORD DERBY.

C’est moi, monsieur.


LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Présentez votre billet.

(Lord Derby donne son billet.)

LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES, après l’avoir examiné.

C’est bien. (À un garde qui se trouve auprès de lui.) Remettez le fusil à milord. Attention, messieurs, voilà le premier coup.

(Lord Derby se place près de la balustrade, et ajuste.)

JULIEN, au maître des cérémonies.

Dites donc, monsieur, il me semble qu’il se met trop près, le fusil ne doit pas dépasser la balustrade.


FARDOWE.

Taisez-vous donc… (Regardant lord Derby.) Plus bas, milord, plus bas, vous visez trop haut ; ce n’est pas comme cela.


JULIEN.

On ne doit pas donner de conseils, c’est défendu ; chacun pour soi. (À part.) Dieux ! que j’ai peur qu’il ne la touche ! (Lord Derby tire le coup de fusil.) Vivat ! il n’y a rien, je l’ai vue remuer, et elle est encore en place. Quel bonheur ! (Regardant son billet.) Il n’y a plus qu’un numéro avant moi.


LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Le numéro deux. (Grand silence.) Hé bien ! messieurs, qui est-ce qui a le numéro deux ? personne ne répond…


JULIEN.

Alors, s’il n’y est pas, c’est au numéro trois. C’est moi.


LORD DERBY.

Du tout ; ça n’est pas juste.


JULIEN.

Si, milord, voilà comme ça se fait ordinairement.


LORD DERBY.

Ça n’est pas possible. Voyons, messieurs, qui est-ce qui a le deux ?


ALICE.

Ce n’est pas vous, mon père ?


FARDOWE, tirant son billet.

Hé ! non, puisque j’ai le quatre. (Le regardant.) Pardon, pardon, messieurs, le voilà ; c’est bien étonnant ; j’aurais juré que j’avais le quatre… tellement que, tout à l’heure encore, je le disais à milord.


LE MAÎTRE DES CÉRÉMONIES.

Présentez votre billet. (L’examinant.) C’est bien.


FARDOWE, se plaçant près de la balustrade.

Ah ça, mon cher ami, prenons garde ; il ne s’agit pas ici de passer à côté. (Prenant le fusil.) Dieux ! quel moment ! il y va d’une propriété seigneuriale, et bien plus encore, de ma réputation ! l’Angleterre et l’Écosse ont les yeux sur moi.

(Il ajuste.)

JULIEN.

C’est bien, à la manière dont il vise, il en ira à deux cents toises, je ne risque rien de préparer mon fusil.

(Fardowe lâche la détente, le coup part, on élève la bannière, des acclamations se font entendre, les tambours, les cors partent à la fois.)

CHŒUR.
Air de la Servante justifiée.

Bravo ! bravo ! la poularde est à bas !
Avec fracas
Célébrons sa victoire.

Bravo ! Honneur et gloire
À cet adroit chasseur,
Qui du château devient le possesseur !

(Pendant ce chœur, Fardowe, frappé de joie et de surprise, a laissé tomber son fusil, et a manqué de se trouver mal. Lord Derby, Alice, et tous ses amis le soutiennent, l’entourent et le félicitent.)

FARDOWE.

En êtes-vous bien sûr ?


LORD DERBY.

Oui, sans doute, oui, mon ami ; voici monsieur le maître des cérémonies qui en dresse un procès-verbal. C’est un coup admirable !


FARDOWE.

Hé bien ! je l’avais senti ; car en lâchant la détente, je me disais : le coup est bon.


JULIEN.

Mort et damnation ! je n’ai seulement pas tiré, et mes six mille francs sont perdus.


FARDOWE.

Mes bons amis, milord, ma fille, oui, je suis le plus heureux des hommes… (On entend sonner trois heures.) Ah mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que cela ?


LORD DERBY.

Trois heures qui sonnent à l’horloge de votre château.


FARDOWE.

Trois heures ! ce que c’est que la vie ; je vous demande si on a le temps d’être heureux ; et mon adversaire qui va arriver ? (Bas à Derby.) Milord, j’ai un service important à vous demander : c’est d’emmener à l’instant ma fille, et tout ce monde-là.


LORD DERBY.

Vous ne venez pas avec nous au château, où tout est préparé pour votre installation.


FARDOWE.

Oui, certes ; dans une demi-heure, j’irai vous rejoindre, je l’espère bien ; mais dans ce moment, j’ai besoin d’être seul ; je vous en conjure, au nom de notre amitié.


LORD DERBY.

Cela suffit ; et dès que vous le désirez… (À part.) Encore quelque bizarrerie ! il sera original toute sa vie. (Haut.) Messieurs, nous allons nous rendre au château de Dinvarach, où le seigneur va bientôt nous rejoindre.


CHŒUR.
(Reprise de l’air.)

Bravo ! bravo ! la poularde est à bas !
Avec fracas
Célébrons sa victoire.
Honneur et gloire
À cet adroit chasseur,
Qui du château devient le possesseur !


Scène X.

FARDOWE, seul.

C’est l’instant du rendez-vous, il ne faut pas que la fortune me fasse perdre la mémoire ou le courage. Hé bien ! c’est singulier, ce matin, j’étais mieux disposé ; il me semble qu’un artiste doit se battre plus volontiers qu’un propriétaire ; et il est de fait que d’aller exposer ses jours, quand on est riche et heureux, quand on ne demande qu’à vivre, et à bien se porter…


Air du vaudeville de Garrick.

Voici, je crois, l’instant de commenter
Les lieux communs de la philosophie ;
C’est bien ici le cas de répéter :
« Qu’est-ce que l’homme ?… et qu’est-ce que la vie ? »
Jeunes ou vieux, jamais nous ne pouvons
Voir le bonheur qu’en perspective.
De tous nos vœux nous l’appelons ;
À chaque instant nous l’attendons…
Et nous partons quand il arrive.

Allons, allons, chassons ces idées-là, et voyons ce qui me reste à faire. Quoique je sois en veine, on ne sait pas ce qui peut arriver ; et en cas de malheur, qu’est-ce que tout cela deviendra après moi ? Voyez déjà les inconvéniens de là fortune. Ce matin, je n’aurais pas eu besoin de testament ; à présent, il m’en faut un ; je ne peux pas mourir sans cela.

(Il s’assied à la table où le maître des cérémonies a laissé ce qu’il faut pour écrire.)
« Milord,

« C’est peut-être une lettre d’adieu que je vous écris. Mais je ne veux pas partir pour l’autre monde avec un mensonge sur la conscience. Je vous ai dit que ma fille en aimait un autre : c’est faux ; elle n’a jamais aimé que vous ; mais elle était trop pauvre pour devenir votre femme. Aujourd’hui, c’est différent. J’ai gagné un château ; je le lui donne ; elle peut vous épouser ; je suis tranquille sur son bonheur : vous vous en chargerez. Si je ne suis pas tué (et je ferai mon possible pour cela), je serai prêt à signer demain le contrat de mariage. S’il en est autrement, je désire que vous hâtiez la noce, et que vous pleuriez le moins possible. J’ai vécu gaîment, je veux mourir de même. C’est dans ces sentimens que je suis votre ami,

« Fardowe,
« Artiste, et seigneur de Dinvarach. »


Hein ! qui vient là ? est-ce le capitaine ? Non, c’est ma fille.


Scène XI.

FARDOWE, ALICE.


ALICE.

Mon père ! mon père !


FARDOWE.

Qu’est-ce que tu viens faire ici ? N’ai-je pas dit que je voulais être seul ? Il est bien étonnant que nous autres seigneurs nous n’ayons jamais un instant à nous.


ALICE.

Ne vous fâchez pas, je voulais savoir si vous n’étiez pas indisposé.


FARDOWE.

Je me porte à merveille, quant à présent… Il faut espérer que ça continuera ; et pour ça, fais-moi le plaisir de t’en aller.


ALICE.

Est-ce que vous ne venez pas au château ? On vous attend ; la danse est organisée, le vin circule en abondance ; et ce sont des cris de joie, des transports…


FARDOWE.

Et une ivresse générale ; ils ont raison ! la vie est courte, et il faut en profiter. J’irai les rejoindre aussitôt que je pourrai. En attendant, voici une lettre qu’il faut remettre à milord.


ALICE.

On va la lui envoyer sur-le-champ.


FARDOWE.

Non, ce n’est pas la peine ; dans une heure, il sera temps. Adieu, ma fille. (À Alice, qui s’en va.) Ah ! encore un mot.


ALICE.

Qu’y a-t-il ?


FARDOWE.

Je désire que tu la lui portes toi-même, entends-tu ? Et si j’ai eu des torts envers toi, tu verras, mon enfant, que j’ai songé à les réparer.


ALICE.

Que dites-vous ?


FARDOWE.

Va-t’en… (La rappelant.) Ah, ma fille !


ALICE.

Que voulez-vous, mon père ?


FARDOWE.

Rien… tiens, embrasse-moi… encore une fois… (Lui serrant la main.). Alice, tu es une bonne fille, une excellente fille… (Brusquement.) Allons, va-t’en et laisse-moi tranquille.


ALICE.

Oui, mon père. (À part.) Je n’y connais plus rien.


Scène XII.

FARDOWE, seul.

Maintenant, je puis attendre mon adversaire. (Regardant le côté par où sa fille est sortie.) Je laisse à ma fille une belle fortune, un bon mari, et en cas de malheur… hé bien ! je n’y pensais pas… en cas de malheur, voilà mes tableaux qui doubleront de prix.


Air du Petit Courrier.

Oui, dans notre état quel plaisir !
On a, par un destin propice,
Deux cents pour cent de bénéfice,
Quand on a l’esprit de mourir.
C’est un parti que devrait suivre
L’artiste qui veut des succès,
Et ceux qui persistent à vivre
N’entendent pas leurs intérêts.


Scène XIII.

JASPER, FARDOWE.


FARDOWE.

Ah ! voici notre brave capitaine.


JASPER.

Je suis désolé, monsieur, que vous soyez arrivé le premier.


FARDOWE.

Il n’y a pas de mal.


JASPER.

Si, monsieur ; il y a dix minutes de retard ; c’est la première fois de ma vie ; et sans mon service qui m’a retenu… (À part.) et puis, je n’étais pas fâché de m’exercer un peu ; j’ai baissé de quelques lignes, et j’ai besoin de me remettre. (Lui présentant ses deux pistolets.) Monsieur veut-il choisir ?


FARDOWE.

Vous êtes trop bon, je suis à vos ordres.


JASPER.

C’est à moi, monsieur, de tirer le premier.


FARDOWE.

Si vous voulez bien prendre cette peine.


JASPER.

Nous allons mesurer la distance.


Scène XIV.

Les précédens, JULIEN.


JULIEN.

Hé bien ! hé bien ! qu’est-ce que vous faites donc ?


JASPER.

Tu le vois bien. Retire-toi.


JULIEN.

Mon dieu ! mon oncle, comme vous prenez ça ! je ne veux pas vous gêner ; mais je désirerais vous parler, ainsi qu’à monsieur.


JASPER.

Plus tard, nous verrons ça.


JULIEN.

Plus tard, il ne sera plus temps.


FARDOWE.

Il a raison ; et avant d’entamer la petite discussion, si j’osais vous prier de consentir à son mariage ; faites le pour moi, par amitié, ça ne nous empêchera pas de nous brûler la cervelle.


JASPER.

Comment, monsieur !


FARDOWE.

Quand ça devrait nous retarder un peu ; nous rattraperons le temps perdu.


JASPER.
Air : Ce que j’éprouve en vous voyant.

Allons, monsieur, plus de retard,
Partons… il faut que j’en finisse.


FARDOWE.

Mais au moins qu’un dernier service
Précède l’instant du départ :
Mariez-les, quoi qu’il vous coûte
Un bienfait est si doux au cœur,
Et surtout pour un voyageur…
Lorsque l’on va se mettre en route
Cela, dit-on, porte bonheur.


JASPER.

Il ne s’agit pas de cela ; je vous prie, monsieur, de vous mettre à quinze pas.


FARDOWE.

Un instant. (À Julien.) Tu vois, mon garçon, que j’ai fait mon possible. Que puis-je maintenant pour toi ?


JULIEN.

Me donner une place dans le château que vous venez de gagner.


FARDOWE.

N’est-ce que cela ? Je te nomme premier garde chasse.


JASPER, s’approchant.

Comment ! monsieur a gagné un château ?


JULIEN.

Oui, mon oncle ; et si vous saviez comment. À deux cents pas, il a, du premier coup, abattu une poularde.


JASPER.

Hein ! qu’est-ce que tu dis là ?


JULIEN.

Et sans y regarder, sans prendre la peine de viser. Je n’ai jamais vu un coup comme celui-là. Allez, si j’avais connu sa force, au lieu de m’amuser à concourir, j’aurais joliment vendu mon billet.


JASPER, à part.

Diable ! il paraîtrait que j’ai affaire à un gaillard déterminé. (Haut.) Je vois que monsieur est sûr de son coup.


FARDOWE.

À peu près, monsieur. Mais, du reste, je vous ai prévenu. Ainsi, quand vous voudrez…


JASPER, à part.

Ah mon Dieu ! je sais bien que c’est à moi de tirer le premier ; mais si, par hasard, je le manque, mon affaire est sûre ; tout à l’heure, déjà je baissais de quelques lignes, et l’émotion va me faire dévier.


FARDOWE.

Hé bien, monsieur, je vous attends… Voulez-vous compter les quinze pas ?


JASPER.

Du tout, monsieur, j’ai dit à vingt-cinq.


FARDOWE.

Vous avez dit à quinze.


JASPER.

J’ai dit à vingt-cinq… C’est à moi, qui suis l’offensé, à déterminer la distance.


FARDOWE.

À vingt-cinq, si vous voulez, je n’y tiens pas.


JULIEN.

Parbleu ! quand il y en aurait deux cents, ça lui est égal.


JASPER, à part.

Cet homme-là est d’un sang-froid qui lui donne un avantage…


FARDOWE.

Qu’est-ce que vous dites ?


JASPER.

Je dis, monsieur, que quand on a une pareille supériorité, on ne vient pas provoquer les gens.


FARDOWE.

Je ne suis pas l’agresseur.


JASPER.

Si monsieur.


FARDOWE.

C’est involontairement, je vous en ai fait mes excuses, (montrant Julien) et devant témoin.


JULIEN.

Eh oui, mon oncle ; ce matin M. Fardowe vous a répété…


JASPER.

Qu’est-ce que tu dis ?… M. Fardowe !…


JULIEN.

C’est son nom, qu’on vient de m’apprendre au château.


JASPER.

Quoi ! j’aurais l’honneur de parler à M. Fardowe, à un talent distingué, au premier peintre de l’Écosse ! et je me permettrais d’attenter à des jours qui sont chers aux beaux-arts ?


FARDOWE.

Les beaux-arts n’y font rien ; et si vous vous croyez offensé…


JASPER.

Non, monsieur ; quand je vois cette main qui a fait tant de chefs-d’œuvre, je me dis que trop de gloire l’environne ; pour qu’elle puisse jamais porter d’offense, et vous n’aviez qu’à vous nommer pour faire tomber mes armes.


FARDOWE.

Vous acceptez donc mes excuses ?


JASPER.

Oui, monsieur.


FARDOWE.

Et vous consentez au mariage de votre neveu ?


JASPER.

Après la place que vous venez de lui accorder, c’est moi qui suis trop heureux…


FARDOWE.

Hé bien, voilà qui est dit, touchez là, et embrassons-nous.


JASPER.

De tout mon cœur.


Scène XV.

Les précédens, ALICE, lord DERBY, chœur.


ALICE, entrant vivement.

Arrêtez ! arrêtez !… séparez-les.


JULIEN, la retenant, et lui montrant le groupe.

Et pourquoi donc, ils s’embrassent.


ALICE ET LORD DERBY.

Que vois-je !


FARDOWE.

Une réconciliation ; et je vous présente mon nouvel ami, le capitaine Jasper, qui va nous faire l’honneur de dîner avec nous dans mon château.


ALICE.

Je respire ; mais, tout à l’heure, en me disant adieu, vous aviez un air si singulier, que, dans mon inquiétude, j’ai porté sur-le-champ à milord cette lettre….


LORD DERBY.

Qui maintenant me rend le plus heureux des hommes… Je suis sûr de la tendresse d’Alice, de votre amitié, et vous pouvez, de votre vivant, voir exécuter votre testament.


FARDOWE.

Hé bien ! à la bonne heure, j’aime autant ça. Ah ça, mes amis, il paraît que tant tués que blessés, il n’y a personne de… excepté la poularde… que je serais bien aise de voir de plus près, ne fût-ce que pour faire connoissance avec cette pauvre bête, qui m’a institué son légataire universel.


JULIEN, la prenant des mains d’un paysan.

Tenez, monsieur Fardowe… la voici.


FARDOWE, la contemplant.

Quel air de générosité !


JULIEN, cherchant.

Mais c’est drôle… où donc a-t-elle été frappée ?… je ne vois pas la marque de la balle !


LORD DERBY, bas à Alice.

L’imbécile ! il va tout découvrir… (Haut.) C’est que tu ne regardes pas bien. (Il fait signe à un paysan de reprendre la poularde et de lui casser la patte.)


JULIEN.

Parbleu ! je vous défie de lui trouver la moindre blessure ; elle est morte en parfaite santé.


JASPER.

Ce sera donc de frayeur.


FARDOWE.

Qu’est-ce que ça signifie ?


LORD DERBY.

Tenez… tenez… vous êtes bien habile… la balle lui fracturé le tibia.


ALICE.

Et elle se sera achevée en tombant.


LORD DERBY.

Précisément.


FARDOWE.

À la bonne heure ! Mes amis, quoique nouvellement enrichi, je ne serai point ingrat ; et pour lui rendre, après sa mort, les honneurs qu’elle mérite ; pour éterniser ses bienfaits et ma reconnaissance, j’entends que le château de Dinvarach s’appelle désormais le château de la poularde ; et aujourd’hui, à dîner, pour l’inauguration… elle occupera le poste d’honneur… la place du milieu, en rôti.


VAUDEVILLE.
Air nouveau de M. Adam.

DERBY.

Honneur à l’artiste, au poète,
Qui, maîtrisant de vains désirs,
Met son bonheur dans la retraite,
Et dans la gloire ses plaisirs ;
Qui, loin de la route commune,
Va droit à la célébrité ;
Qui trouve en chemin la fortune,
Et passe gaîment à côté !


JASPER.

Dans les combats où je m’engage,
Le succès n’est jamais douteux ;
Je triomphe, c’est mon usage.
En amour je suis moins heureux :
Je fais la guerre aux demoiselles
Depuis trente ans en vérité ;
Je vise au cœur toutes les belles,
Et toujours je passe à côté.


FARDOWE.

Le savant cherche le génie,
L’avocat sa péroraison ;
Le médecin la maladie,
Le malade sa guérison ;
L’auteur court après la malice,
Les amans après la beauté,
Les plaideurs après la justice :
Souvent chacun passe à côté.


ALICE, au public.

Vous plaire est notre unique envie ;
Que votre visite ce soir
De plusieurs autres soit suivie :
C’est notre vœu, c’est notre espoir.
Que votre bonté s’en souvienne ;
Et quand un destin souhaité
Vers ce théâtre vous amène,
Ah ! ne passez pas à côté.


FIN DU CHÂTEAU DE LA POULARDE.
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