< Voyage pittoresque dans le Brésil

VOYAGE PITTORESQUE

DANS LE BRÉSIL.


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PAYSAGES.


L’or et les diamans qui enrichissent la province de Minas Geraes, en font une des plus importantes du Brésil, et l’influence de ces matières précieuses sur le commerce universel la rendent tout aussi remarquable aux yeux de l’ancien monde. La population de cette province est de 600,000 ames, réparties comme suit :

Blancs 125,000.
Hommes de couleur libres 130,000.
Nègres libres 55,000.
Esclaves noirs 250,000.
Esclaves de couleur 40,000.

600,000.

Cette province est composée presque en entier de montagnes fort âpres, ou de collines appelées Campos. Elle n’a point de côtes, et en général ses limites n’ont point été marquées par la nature et sont très-peu précises. Le climat de Minas Geraes est plus sous l’influence de la hauteur du sol que de la latitude méridionale ; mais il est en général fort tempéré. Toutefois il se fait dans l’atmosphère des changemens très-subits : souvent en peu d’heures le thermomètre s’élève de 12° à 24°. Les orages sont très-fréquens, et la plupart rafraîchissent beaucoup la température. La contrée est exposée à tous les vents ; ils sont en général très-froids et amènent d’épais brouillards, qui reposent long-temps sur les montagnes. Pendant les mois de Juin et de Juillet, qui sont les plus froids, il y a souvent durant les nuits des gelées blanches qui font beaucoup de mal aux plantations.

La principale chaîne de montagnes se dirige du sud-ouest au nord-est, en suivant la frontière orientale de la province : elle porte le nom de Serra Mantiguera, Serra de Espinhaço, etc. Une seconde chaîne, appelée Serra Negra, coupe la partie méridionale de Minas Geraes, allant à peu près de l’ouest à l’est ; elle se joint à angle droit à la première, dont nous venons de parler. Cette première chaîne divise le versant des eaux de la côte orientale et le Rio de San Francisco ; la seconde le divise entre le Rio de San Francisco et le Rio de la Plata, ou du moins les affluens du Rio de la Plata. D’après cela et d’après ce que nous avons dit dans le premier cahier sur la disposition générale du pays, il est aisé de voir de quel caractère distinctif sont ornés les paysages que la province de Minas Geraes offre à l’aspect du voyageur, lorsque de Rio Janeiro ou de San Paulo, lieux d’où les communications sont les plus fréquentes et les plus faciles, il se détermine à venir la visiter.

On arrive d’abord à la région des forêts primitives, qui se trouve entrecoupée de montagnes rocailleuses de médiocre élévation, de vallées fort étroites et de torrens impétueux ; néanmoins la plupart de ces montagnes sont couvertes de bois. Dans la proximité de la route (si toutefois ce chemin peut être appelé route) la forêt primitive est anéantie, et l’on voit une assez vaste étendue de Capoieras : ce sont des lieux où la forêt a été autrefois brûlée pour y établir des plantations, et qui se sont recouverts de broussailles, et surtout d’une espèce de fougère (pteris caudata). On imaginerait difficilement quelque chose de plus désagréable que l’aspect de ces lieux, qui se représentent à chaque instant sous une couleur verte tirant sur le gris. Quelques plantations (facendas) où l’on ne cultive que la fève, le manioc et le maïs, et quelques pauvres villages, sont tout ce que l’on rencontre : le voyageur n’y trouve que peu de ressource et encore moins d’aisance. Du côté de Rio Janeiro c’est le grand fleuve de Parahyba qui limite la province de Minas Geraes : il y a sur ses rives plusieurs douanes (registro), où l’on acquitte les droits d’entrée pour les marchandises, les Nègres, etc. À partir des bords de ce fleuve, le pays devient toujours plus montueux, les rivières plus rapides, les roches plus élevées, les montagnes plus dégarnies ; la contrée se coupe de vallées, et sur leurs hauteurs on remarque des arbrisseaux et des broussailles d’un genre particulier, et des groupes noirâtres de pins du Chili à feuillage foncé. Enfin l’on atteint le sommet de la montagne près d’une facenda qui porte le nom très-significatif de Borda del Campo. De là l’œil parcourt toute l’étendue des collines appelées Campos. À l’entrée de ces Campos se trouve la petite ville de Barbacena, autrefois appelée Arragal da Igreja nova ; mais qui depuis 1791 a été élevée au rang de ville, en prenant le nom du comte de Barbacena, qui était alors gouverneur de Minas Geraes. Le commerce qui existe entre Goyar, Minas Geraes et la côte, le grand nombre de tropas, qui arrivent de diverses directions pour traverser Barbacena, en font une ville aisée et industrielle, où pour la première fois, après avoir franchi les forêts primitives et les montagnes, le voyageur retrouve quelque aisance. Il y a environ 300 feux à Barbacena, elle a une grande église située sur une hauteur et plusieurs jolies chapelles. Il y a dans les environs de nombreuses plantations de maïs ; le reste de la contrée est nu et montueux.

Barbacena est élevée de 3570 pieds au-dessus du niveau de la mer ; c’est à peu près la même hauteur que celle des sommets les plus élevés, qui ont paru si escarpés au voyageur venant de la côte. Vues des Campos, au contraire, ces montagnes de Minas n’apparaissent que comme de petites chaînes ou de fortes collines.

À la fin du siècle dernier Barbacena était le siége d’une bande de brigands qui infestaient la route de Rio Janeiro ; plusieurs d’entre eux appartenaient à des familles aisées. Non loin de la facenda Mantiguera est une croix qui indique le lieu où ces malfaiteurs avaient coutume d’attaquer les voyageurs ; ils les entraînaient dans la forêt, et là ils les tuaient, ainsi que tous les êtres vivans qu’ils avaient avec eux, leur laissant ordinairement le choix de leur genre de mort : soit qu’ils voulussent recevoir un coup de couteau dans le cœur, ou se faire ouvrir les veines. Ces désastres durèrent plusieurs années, et souvent des personnes de distinction disparaissaient. Enfin, au lit de la mort, un de ces misérables avoua ses crimes et nomma ses complices : il se fit même transporter au lieu où se commettaient ces forfaits. On y trouva quantité de cadavres et de squelettes d’hommes et d’animaux. Un grand nombre de brigands furent arrêtés et mis à mort ; d’autres furent déportés à Angola. Depuis cette époque, la route de Rio Janeiro à Villa Rica est assez sûre, et il est extrêmement rare que l’on entende dire qu’un voyageur ait été dépouillé ou tué.

Il se rattache un autre souvenir historique à la facenda Borda do Campo. À l’époque de la révolution française les ordres les plus sévères avaient été adressés de la métropole à tous les gouverneurs pour éviter l’arrivée et la circulation d’aucune nouvelle sur ce qui se passait en France : ils devaient surtout empêcher les idées révolutionnaires et républicaines de germer dans ces colonies. Or, à cette époque, que les Brésiliens appellent avec emphase le temps de la méfiance (tempo da inconfidenza), il y avait dans la facenda Borda do Campo de fréquentes conférences entre les principaux habitans du pays, et quoiqu’ils aient été découverts et que plusieurs même aient été arrêtés et punis, il n’y a nul doute que ces réunions, qui dès-lors signalaient la naissance de l’esprit d’indépendance des Brésiliens, surtout des Mineiros, n’aient dans la suite puissamment contribué à l’entretenir et à le répandre.

De Barbacena, à l’ouest, les collines s’étendent dans l’intérieur du pays l’espace de plusieurs journées de marche, et se rangent en lignes pareilles à celles que forment les vagues, en s’abaissant peu à peu vers le cours du Parana. Au nord, la route conduit à Villa Rica. On traverse toujours ces Campos ; mais ici les collines sont plus hautes, les vallées plus profondes, plus abruptes, et en général le caractère du pays a quelque chose de plus âpre. La raison de cette différence dans l’aspect des Campos tient à la proximité des deux chaînes qui se rejoignent à angle droit dans les environs de Villa Rica. C’est une espèce de noyau qui s’élève du sein des Campos, qui envoie ses racines au loin, vers le nord-est, en rompant l’uniformité des collines et créant pour les eaux de nouvelles directions. Au nord-est de la Serra Mainarde et de l’Itacolumi recommencent les forêts primitives : elles s’étendent sur tout le nord-est de la province de Minas, où elles portent le nom de Matto dentro. C’est près de Serra Branca que se trouve le district le plus riche en or, ou plutôt celui qui a été le plus exploité jusqu’ici ; car ce métal se trouve dans toutes les provinces et même sur la côte. Goyaz et Matto-Grosso donneront des profits encore plus considérables. La végétation de la province de Minas est presque partout fort pauvre ; il n’y a que les bas-lieux et les vallées qui soient garnis de broussailles de quelque étendue, appelées Capaos ou Taboleiros, et de quelques forêts.

En montant de San Paulo vers Villa Rica, le voyageur, une fois qu’il a traversé les vallées fertiles bien boisées et bien arrosées de cette province, trouve en général les mêmes caractères de paysage et les mêmes transitions que nous avons signalés, si ce n’est que la forêt primitive est plus étendue, plus vigoureuse et moins coupée de Capoeiras. Sous plusieurs rapports la contrée rappelle les Alpes suisses, et l’on pourrait s’y croire transporté à l’aspect des bons pâturages et des troupeaux de vaches et de chevaux que l’on aperçoit assez fréquemment. Cependant les formes étranges des arbres, leurs fleurs variées, et les voix d’oiseaux que l’on ne connaît pas, avertissent à chaque instant que l’on est dans les contrées du tropique.

L’aspect des Campos est entièrement le même que du côté de Rio Janeiro. Ici c’est la Villa de Joao d’El Rey, qui remplace Barbacena et qui indemnise le voyageur des privations et des fatigues qu’il a éprouvées dans les forêts primitives et dans les montagnes.

San Joao (autrefois Cidade do Rio das Mortes) est située au pied d’une croupe de montagne nue et rocailleuse et sur les deux rives de la petite rivière de lejuco, qui non loin de là se jette dans le Rio das Mortes. Il y a ici un contraste frappant : d’une part, la blancheur, la propreté des maisons de la ville, la riche verdure qui entoure les habitations dispersées sur le penchant de la montagne et dans les vallées voisines ; et de l’autre, de sombres rochers et une contrée aride et sauvage. Cela donne à la ville un charme particulier, qui s’accroît encore de l’activité de ses habitans. Toutes les rues sont pavées, les boutiques sont bien pourvues de marchandises d’Europe, d’étoffes et d’articles de luxe. Il ne manque d’ouvriers pour aucun métier, et les peintures qu’on voit dans quelques églises riches et belles, révèlent même l’existence d’artistes indigènes.

Quoiqu’il y ait dans les environs de San Joao de l’or, et que la ville possède une fonderie et des employés de mines, elle doit beaucoup plus encore son aisance et ses 8000 habitans au commerce d’autres produits, commerce qu’entretient le passage des tropas de l’intérieur, et surtout des villes de Favinha et de Tumandua ; ce passage assure aussi les moyens d’exportation vers la côte. Quelque sauvages que paraissent au premier coup d’œil les environs de San Joao, les plantations éparses dans les vallées voisines fournissent une grande quantité de fruits, de légumes, de maïs et de pisang. Elles produisent aussi du tabac, du sucre et un peu de laine ; tandis que les montagnes plus éloignées et les pâturages approvisionnent le marché de San Joao de bêtes à cornes, de porcs, de viandes séchées et de lard. De là ces articles sont conduits à Rio Janeiro, à San Paulo, à d’autres ports et à d’autres endroits de la côte, et les tropas rapportent en retour des marchandises d’Europe, du sel, du vin et de l’huile.

Tout près de San Joao il y a un village fort agréable, Arreal do Mattosinho : il est sur la route que l’on suit pour aller à San Joze et à Barbacena. Sa belle exposition et le voisinage du Rio das Mortes, déjà navigable pour de grands canots, promettent à ce village plus de prospérité pour l’avenir que n’en ont les villes voisines, et surtout San Joao, lesquelles ne pourront s’agrandir, vu leur mauvaise situation.

Il y a de fort belles grottes de stalactites entre San Joao d’El Rey et la Villa do San Joze, qui était autrefois riche par les lessives qu’on y faisait subir à l’or ; mais elle s’est fort appauvrie. Sept de ces grottes communiquent les unes avec les autres ; elles sont dans une masse de montagnes isolée et rocailleuse, couverte de forêts d’une médiocre élévation, et qui est composée de pierre calcaire, genre de roche peu commun dans ces contrées. Les montagnes y sont la plupart composées de couches de gneis, sur lequel s’élèvent le thonschiefer, le schiste micacé, le grès, et enfin le fer oxidé rouge aurifère et le schiste ferrifère.

Le Rio das Mortes, qui se jette dans le Parana, rappelle par son nom les combats des audacieux Paulistes, qui les premiers pénétrèrent dans ces montagnes si riches en or, et qui, après avoir exterminé les indigènes ou les avoir repoussés dans l’intérieur des forêts primitives, se déchirèrent entre eux pour le partage d’une dépouille si abondante.

Sebastiao Tourinho fut le premier Portugais qui de ce côté pénétra dans l’intérieur du pays : parti en 1573 de Porto Seguro, il remonta en bateau le Rio doce, jusqu’aux environs de Villa Rica ; de là il arriva par terre au Rio Jiquitinonha, sur lequel il redescendit vers la côte en bateau, sans avoir fondé d’établissement. Ses récits sur l’or et les pierreries de cette contrée engagèrent bientôt de nouveaux aventuriers à de nouvelles tentatives : néanmoins les entreprises d’Antonio Diaz et de Marcos de Azevedo, qui lui succédèrent, demeurèrent aussi sans résultat permanent. Les Paulistes furent à la fois plus constans et plus heureux dans leurs essais ; vers le milieu et vers la fin du dix-septième siècle ils partirent de San Paulo et pénétrèrent par terre dans l’intérieur de Minas Geraes, et plus loin encore jusqu’à Goyaz, pour y chercher de l’or et des pierres précieuses. Parmi les chefs des différentes bandes (bandeiras) qui se réunirent pour ces entreprises, l’histoire distingue Antonio Rodriguez, Miguel de Almeida, Manoel Garcia et beaucoup d’autres. Cependant ces aventuriers étaient loin de songer à fonder dans le nouvel Eldorado des établissemens stables. Ils se hâtèrent d’enlever des trésors encore intacts de la nature autant d’or qu’ils en pouvaient ramasser, et de s’en retourner à San Paulo. Bientôt, dans la vue de prendre part à une proie si facile, des bandes nombreuses accoururent d’autres régions, et surtout de Rio Janeiro, et il devint nécessaire de créer des établissemens pour prendre possession des mines d’or les plus riches. C’est ce qui donna naissance, à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, à Villa Rica, à San Joao d’El Rey, à San Joze et à Villa do Principe. Les sanglantes querelles des Paulistes entre eux, et avec les bandes nouvellement venues de Rio Janeiro et d’autres lieux, amenèrent enfin l’intervention du gouvernement. Antonio de Albuquerque fut envoyé à Villa Rica ; il rétablit l’ordre, organisa une administration et un gouvernement, et créa, non sans éprouver de la résistance, le droit du cinquième royal. Ce ne fut néanmoins qu’en 1720 que Minas Geraes fut séparé de San Paulo et constitué en province particulière sous l’autorité du gouverneur Lorenzo de Almeida.



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RIO PARANYBA.


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RIO PARAHYBUNA.


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BARBACENA.


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GROTTES PRÈS DE St. JOZÉ.


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MOTTOSINHO

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